Le choix de la rédaction, Société

2005-2015 en Turquie : Une décennie de transformations

En avril 2005 paraissait le tout premier numéro de notre journal. Dix années se sont depuis écoulées. Une décennie au cours de laquelle la Turquie, qui au même titre que l’actualité est dans une mouvance permanente, ne pouvait que profondément changer. Quelques témoins privilégiés de ces métamorphoses partagent leurs observations.

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Indicateur le plus aisément quantifiable de l’évolution d’un État, l’économie nationale, forte de ses impressionnants taux de croissance, aura durant cet intervalle connu ses années de gloire. « Économiquement parlant, cette dernière décennie a été synonyme de progrès pour la Turquie tels que l’augmentation du pouvoir d’achat, la réduction de l’inflation à un chiffre ainsi qu’une croissance moyenne de 5%. La société turque affiche des évolutions remarquables, notamment dans le domaine des nouvelles technologies. », résume ainsi Clarisse Yağmur Kılıç, une Franco-Turque avocate au barreau d’Istanbul. Si tout le monde s’accorde à dire que l’économie turque a fait des pas de géant, certains observateurs, à l’image de Magali Boumaza, enseignante-chercheuse en science politique à l’Université Galatasaray, en relativisent toutefois les retombées : « Pour le dire rapidement, il me semble que la Turquie d’aujourd’hui est clivée, partagée entre les gagnants économiquement de la croissance, certes ralentie ces derniers mois, et les perdants qui n’ont pas pu en profiter parce que précisément le partage des richesses ne s’est pas fait. »

Clivage & avancées

Gouvernement très actif en matière de mœurs, émergence d’une jeunesse aux idéaux bien définis, évolution de l’éternelle question des minorités ethniques et religieuses : la société turque affiche elle aussi un visage sensiblement remodelé. Premier constat, le renforcement d’une certaine polarisation. « Un clivage est né de l’aspiration d’une jeunesse à la reconnaissance de libertés individuelles qui parfois heurtent les solidarités communautaires, traditionnelles encore bien ancrées, et cela provoque des tensions sociales doublées de polarisation politique entre les garants de l’héritage kémaliste et les partisans d’une refonte de la société turque basée sur les allégeances communautaires traditionnelles », giselecommente Magali Boumaza qui, au passage, souhaite une « longue vie » à nos lecteurs. Une idée reprise par l’écrivain Gisèle Durero-Köseoğlu : « L’évolution de la Turquie depuis une décennie se caractérise, d’un côté, par l’accélération de la société de consommation, de l’autre, par le retour aux valeurs musulmanes. Je suis souvent étonnée par ce mariage entre le capitalisme et la religion, et parfois un peu inquiète de constater qu’une partie de la population manifeste de la nostalgie pour l’Empire ottoman, alors que c’est la République qui l’a fait passer de l’état de sujet à celui de citoyen et lui a octroyé des droits. » Il en va de même pour Clarisse Yağmur Kılıç, pour qui « il est difficile de parler d’une société homogène », et qui retient une « polarisation voire une crispation sur certains sujets tels que la perte de l’indépendance de la justice turque et la restriction des libertés fondamentales ».

D’autres points sont de vrais motifs de satisfaction. « De plus en plus de femmes ont accès aux études universitaires, exercent une profession voire se lancent dans la politique. Je fais confiance aux Turques, qui se mobilisent de plus en plus pour sauvegarder leurs acquis. », se félicite ainsi Gisèle Durero-Köseoğlu alors que Clarisse Yağmur Kılıç observe « un effondrement des tabous concernant les minorités ethniques et religieuses en Turquie, notamment via l’ouverture des discussions d’Imralı sur la question kurde ainsi que les condoléances présentées aux descendants des minorités arméniennes ».

Turquie/UE : La valse des négociations

Jeu de dupes pour certains, tango diplomatique pour d’autres, le vieux serpent de mer qu’est le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne n’aura pas connu d’avancées significatives. « Paradoxalement, la Turquie semble aujourd’hui beaucoup moins proche qu’il y a dix ans d’intégrer l’Union européenne parce que le gouvernement a un peu changé ses priorités. L’Europe, en crise, est sans Jérôme Bastiondoute moins prête qu’il y a dix ans à intégrer la Turquie. Il y a toujours eu beaucoup de méfiances mutuelles entre les deux. Les déclarations et l’attitude du gouvernement turc sont assez rédhibitoires pour les européens, notamment sur les libertés fondamentales, et sur le plan de la politique étrangère d’une manière générale. En Turquie, le gouvernement s’est réorienté vers une politique moyenne-orientale, ce qui n’est forcément pas du goût de l’Europe. Il est évident que si ça continue comme ça le dossier restera figé alors que, dix ans plus tôt, les négociations étaient ouvertes. », commente Jérôme Bastion, correspondant en Turquie pour RFI et France Inter. « A mon avis, l’Europe a commis l’erreur de fermer sa porte à la Turquie, qui, après avoir longtemps toqué en vain, semble avoir désormais renoncé. C’est en partie ce sentiment d’exclusion qui est à l’origine du repliement du pays sur ses valeurs ancestrales. Je suis persuadée que l’Europe aurait eu beaucoup à gagner en intégrant la Turquie, pays dont la population est jeune, dynamique et travailleuse. », se désole pour sa part Mme Durero-Köseoğlu.

Enfin, thème qui nous rassemble tous, la francophonie en Turquie a jadis connu des jours meilleurs, mais reste loin de rendre les armes, en partie grâce à vos efforts. « On sait bien que la francophonie n’est plus une priorité en Turquie au niveau officiel. Mais par l’intermédiaire des écoles, des universités, Alex Levantindes institutions françaises, de nombreuses personnes déploient chaque jour des efforts pour continuer à la faire vivre. C’est grâce à cette volonté et à cette motivation que la francophonie se perpétuera. », prédit Mme Durero-Köseoğlu, également professeur de français au lycée Pierre Loti d’Istanbul. De son côté, Rinaldo Marmara, historien-chercheur et porte-parole de la Conférence Épiscopale de Turquie, pousse un cri de ralliement : « La publication d’un journal français à Istanbul est une entreprise louable. Jadis deuxième langue officielle de l’Empire ottoman, le français abandonne de nos jours sa place à l’anglais. Réagissons, au moins dans notre milieu, afin que la langue française puisse acquérir à nouveau son prestige d’antan. »

Alexandre De Grauwe-Joignon

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