Economie, International

2014 : bon augure, mauvais augure ?

En cette période de nouvelle année, les trompettes sonnent et les oracles se prononcent, les bilans de 2013 s’établissent, les solutions se trouvent, les décisions se prennent. Nouvelles résolutions ? Certes, et la sphère économique n’est pas de reste. Ici et là, des réunions – plus ou moins informelles – se donnent, des réformes s’instituent, les choses bougent – ou semblent bouger. 2014 ? Déjà six ans de crise… Retour sur les causes de la crise économique qui a balayé le monde en 2008 et sur les solutions qui sont proposées.

On a tous une idée, plus ou moins floue il est vrai, des causes de la crise économique qui a débuté en 2008. La crise des Subprimes qui a touché en 2007 les États-Unis, apparemment simple crise immobilière comme nous en avons maintes fois connu, s’est en fait révélée être une véritable crise systémique, affectant l’ensemble de la structure économique mondiale. Mais la crise des Subprimes, prêts hypothécaires à hauts risques ayant permis aux ménages américains les plus modestes d’accéder à la propriété, n’est que la partie visible de l’iceberg. En réalité, c’est un gigantesque, complexe et vieil édifice financier qui est remis en cause. En 1944, à la sortie de la guerre, les nouvelles lignes économiques mondiales sont données : les marchés se libèrent, d’importantes innovations s’effectuent, la finance devient reine. Le processus se feutre dans les grandes banques centrales des pays industrialisés ; lentement mais sûrement, l’économie se détourne de son objectif original : le service de l’homme. Force est de constater aujourd’hui que les rôles sont totalement inversés : ce n’est plus l’économie qui sert les intérêts de l’humanité via l’outil qu’est la finance, mais l’humanité qui est au service de l’économie, elle-même esclave de la finance ! Depuis les années 1980, des innovations financières et des dérèglementations irréfléchies sont opérées par les banques. Leur doxa ? Repousser toujours un peu plus les limites de leur exercice. Dans les années 1990, certains pays émergeants – poussés par un FMI idolâtrant la libéralisation des marchés – procèdent à d’importantes réformes économiques. Les conséquences sont dramatiques et face à l’incapacité des institutions et de la communauté mondiales de leur venir en aide, ces pays optent pour une politique budgétaire plus prudente et accumulent des réserves de changes. En un mot, ils s’autonomisent et se libèrent du joug financier qu’exerçait les banques occidentales. Oui mais voilà, la nature a horreur du vide et il faut combler les trous… S’il faut trouver d’autres marchés pour augmenter sans cesse les profits et les bonus d’une élite occidentale, créons de nouveaux actifs financiers, toujours plus ingénieux, toujours un peu plus véreux !

En schématisant grossièrement, la crise actuelle trouve son origine en amont par une mise en fonction de la planche à billet trop fréquente. Ces quinze dernières années, la création monétaire a été multipliée par 7 aux États-Unis ! Mais si l’économie réelle reste tout à fait modérée, si la consommation, les salaires et le pouvoir d’achat de la population n’augmentent pas sensiblement, où part cette formidable quantité de nouvelle monnaie ? En investissements dans la spéculation financière, pardi ! Mais la spéculation, aussi sainte qu’on veuille nous la faire croire, n’est au final qu’un pari sur l’avenir. Si, pendant un certain temps, l’euphorie provoquée par des bulles spéculatives apparemment en pleine santé endort la vigilance de la plupart, le réveil est brutal et total. La création de telles bulles n’aurait pas été possible si, en aval, un système de contrôle et de règlementation sévère avait été mis en place. Au lieu de cela, la libéralisation des marchés a encouragé toujours plus d’innovations financières, supprimant au passage les seules règles qui pouvaient encore entraver la spéculation, rendant les banques centrales, et en particulier celle des États-Unis, toutes puissantes sur les marchés.

La solution semble bien simple : si la spéculation est la cause de la crise que nous traversons, il faut donc la limiter – avant même d’entreprendre toute réforme dans la sphère réelle (consommation, production, taux de chômage, etc). Depuis le début de la crise, quelles ont été les mesures prises en ce sens ? En 2008, lors du sommet du G20 à Washington, un plan d’action est établi pour stabiliser et renforcer le cadre réglementaire du système financier. Certes, la solidité financière des banques a été renforcée (dans le jargon économique, on parle de capitaux propres : des fonds de départs, des réserves qui limitent considérablement le risque de faillite), mais les activités spéculatives n’ont absolument pas été interdites (en France, au contraire, on les a même légitimées en 2013 !). Le système de distribution du crédit, qui sur le plan mondial est un système très inéquitable, n’a pas été réformé non plus. On peut lister les « grands chantiers », ces domaines financiers qui mériteraient d’être réformés : sur les marchés de dérivés par exemple, les encours sont exactement les mêmes que ceux d’avant la crise (rappelons-le, dans le processus compliqué qui a provoqué la crise, ces dérivés de crédit sont les principaux responsable !), les gouvernements ont renoncé à limiter les « Hedge fund » (fonds spéculatifs) et aucune mesure n’est menée pour coordonner la Finance de l’Ombre – qui regroupe toute sorte de placements plus ou moins honnêtes en mesure de concurrencer les dépôts bancaires. Les marchés d’actions sont encadrés à hauteur de moitié des transactions seulement, le « trading à haute fréquence » – ces milliers d’ordres qui sont passés à la seconde à partir de robots et d’algorithmes et qui représentent aujourd’hui la moitié des transactions sur les marchés financiers – ne subit aucune réglementation et rien ne codifie les marchés de matières premières, qui subissent chaque année d’importantes crises spéculatives.
Certes, l’un des objectif des G20 de 2008-2009 était de réguler, voire supprimer, les paradis fiscaux qui gangrènent la finance mondiale. Un classement avait été dressé : noir, gris ou blanc selon le degré de transparence et de coopération. En Avril 2009, la liste noire comprenait 4 pays, la liste grise 38, avec entre autres, Andorre, Monaco, le Liechtenstein, la Suisse, le Luxembourg, la Belgique, l’Autriche, Gibraltar, Singapour, des îles des Caraïbes. Cependant, il fût fort étrange de constater que ni Hong-Kong, ni l’île de Man, ni le Nevada, ni la City de Londres ne furent jamais mentionnés. Certaines tractations géopolitiques auraient-elles permis aux acteurs tels que les Etats-Unis, la Chine ou la Grande-Bretagne de se concerter pour établir ces listes ? Quoiqu’il en soit, déclaration est faite dès le 1er Avril 2010 (soit un an après la mise en place des mesures) : il n’existe plus de liste noire, seuls 17 pays restent sur la liste grise et des paradis fiscaux comme Monaco ou le Luxembourg sont maintenant totalement blancs. Vraiment, une telle efficacité, une telle rapidité, c’est à la limite du miracle ! Ou de la farce…

Manifestation d'Attac, groupe altermondialiste denoncant le systeme financier 1Manifestation d’Attac, groupe altermondialiste dénonçant le système financier

La mise en place de réformes dans le monde financier est extrêmement lente et au final on constate, sinon peu de changement dans les habitudes, une meilleure capacité de camouflage. Si les nations ont la volonté de réformer le système, certaines « forces » en ont décidé autrement. Certes le Dodd Frank Act* (voir encadré) est entré en vigueur en juillet 2012 aux États-Unis par exemple, mais les lobbies ont réussi à bloquer la mesure qui paraissait être la plus importante : la séparation des banques de dépôt et des banques d’investissement. Actuellement, les édifices financiers sont de véritables mastodontes : ils sont, selon l’expression anglaise, « too big to fail ». Entendons par là que lorsqu’un tel organisme est en faillite, il est tellement imbriqué dans le système lui-même que s’il chute, c’est tout l’édifice économique mondial qui s’écroule. Les gouvernements n’ont alors d’autre choix que de le sauver… En empêchant la réduction de la taille de ces établissements, aucune autre solution à la crise ne sera jamais efficace.

Notons que de timides remises en questions émergent très régulièrement en Europe, mais leur efficacité reste encore à être prouvée. Dernièrement, lors d’un communiqué, le Parlement européen déclarait que son objectif était de « rendre les marchés financiers plus sûrs et plus efficaces, (…) mieux protéger les investisseurs, (…) limiter la spéculation sur les marchés de matières premières et (…) réguler le trading à haute fréquence ». L’intention est louable, parvenir à la mise en place d’un tel encadrement, ce serait aller au cœur du problème. Mais l’issue en encore fort incertaine : dans la politique de consensus qui caractérise l’Union Européenne, il est fort probable que les lobbies bancaires détricotent la loi lors des discussions techniques. La même critique peut s’appliquer à l’Union Bancaire qui est, lentement mais sûrement, en train de se mettre en place. Certes, l’idée d’une autorité de supervision unique des banques européennes, d’une capacité pour la puissance publique de s’immiscer dans la gestion d’une banque en difficulté avant que celle-ci ne fasse faillite et la création d’un fond unique pour garantir les dépôts sans faire appel aux contribuables est alléchante. Le projet est noble et correspond aux mesures qui doivent être prises pour sortir de cette crise. Mais la mise en place d’une seule politique regroupant les différents intérêts nationaux des membres de l’Union, est-ce réellement possible ? Déjà les lobbies bancaires s’en mêlent et certaines mesures techniques ont été amputées du projet. Le compromis se complexifie à mesure que les différents acteurs expriment leurs attentes et le Parlement européen se bat actuellement contre le Conseil des Ministres des finances pour empêcher le fonctionnement du mécanisme par une structure intergouvernementale.

Certes, un timide pas vers la sortie semble se faire. Mais est-ce bien suffisant face aux puissants lobbies qui font pression sur l’ensemble du système financier mondial ?
Tant que les intérêts de ces nouvelles puissances n’iront pas dans un sens d’amélioration de la situation économique, pourra-t-on réellement parler de progrès et d’amélioration ?
Alors, Union Bancaire, régulations financières, fin de la crise : vraies ou fausses promesses ?

Louise Pierre

 

*Le « Dodd-Frank Act »
Le Dodd-Frank Act est la réforme la plus importante tentée dans la sphère bancaire depuis les années 1930 aux Etats-Unis. Elle tente de discipliner l’industrie financière en créant des orga-nismes chargés d’anticiper les risques, en réglementant le marché des dérivés et des fonds spé-culatifs, en surveillant et limitant la taille des grosses banques, en mieux protégeant les consommateurs et les investisseurs… La volonté de transparence dans des secteurs de la fi-nance qui jusqu’à là échappaient à toute régulation est certes positive, mais elle reste insuffi-sante. En effet, le Dodd Frank Act ne remet pas en cause les piliers de la domination financière : la liberté totale de circulation des capitaux et la gouvernance pour l’actionnaire. Si la Fed a aujourd’hui un pouvoir sans précédent sur le secteur financier, n’oublions pas qu’elle est généralement d’une grande complaisance vis-à-vis des grands établissements bancaires. Et si les consommateurs sont protégés par un bureau spécialisé, il n’est pas clair si le bureau doit rendre des comptes, ni à qui. Enfin, aucune taxe n’a été créée, pas même pour renflouer un fonds qui serait venu au secours d’une banque en difficulté. La « taxe Obama » sur les banques a finale-ment été abandonnée sous l’influence des lobbies bancaires… Au regard des ambitions initia-les la réforme a été édulcorée, et risque de l’être encore bien davantage lorsque les agences de régulation la traduiront en règles opérationnelles au cours des années à venir. Mais globale-ment, la fonction essentielle de cette réforme- à savoir faire croire à l’opinion publique qu’une telle crise ne pourra désormais plus jamais survenir- est atteinte avec succès !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *