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23ème édition du Festival de Théâtre d’Istanbul IKSV : TRAPTOWN de Wim Vandekeybus – Compagnie Ultima Vez

Le Festival de Théâtre d’Istanbul organisé par la Fondation pour la Culture et les Arts (IKSV) propose chaque année une sélection de spectacles de danse et de théâtre venant de Turquie et de l’étranger. À cette occasion, les plus belles salles de la ville accueillent des compagnies et des artistes pour des conférences, des workshops, des performances classiques ou contemporaines de productions nationales et internationales.

J’ai eu la chance d’assister à l’un des plus beaux spectacles de cette édition, « TrapTown », une œuvre multimédia associant la danse, la musique, la vidéo et le théâtre, et mise en scène par un chorégraphe belge dont la réputation n’est plus à faire. Néanmoins, j’étais prudente, car ce sont parfois les événements les plus attendus qui nous déçoivent le plus… Eh bien, pas cette fois !

Dans une salle comble, où personne (ou presque) ne semblait attaché à son téléphone, mais où tous les spectateurs attendaient fébrilement le début du spectacle, l’ambiance hier soir était électrique au Uniq Hall d’Istanbul, pour cette représentation très attendue du spectacle « Trap Town » de Wim Vandekeybus.

Un public averti observait attentivement l’écran immense tendu en fond de scène, les pièces d’un labyrinthe fixées en hauteur sur l’écran, les grands blocs gris posés comme les murs d’un terrain vague à droite et à gauche du plateau nu, et le grand monolithe suspendu par un filin au centre de la scène.

Dans cette atmosphère presque fervente, à peine perturbée par mon voisin qui arrive à la dernière minute un verre de bière à la main (qui a dit que les connaisseurs ne buvaient que du vin ?), je me laisse bercer par la lumière qui décroit et l’illusion du spectacle qui commence.

Un début in media res, avec cette magnifique danseuse qui entre en trombe sur scène, essouflée, interdite, tourmentée. Un lapin tout ce qu’il y a de plus commun, replet, jovial, est projeté sur le grand écran et ses pensées sont diffusées grâce à la voix d’un acteur d’une cinquantaine d’années, que l’on verra plus tard apparaître à l’écran. Le ton est donné : le grave côtoie le futile, le tragique s’acoquine avec le grotesque.

La pièce commence par l’alternance de scènes jouées à l’écran ou sur le plateau du théâtre et ce système va être exploré d’une manière très dynamique pendant 110 minutes.

Un homme et une femme s’excusent et se donnent mutuellement l’autorisation d’avancer vers le public, tout ceci en anglais avec des sur-titrages en turc très clairs projetés tout au long de la pièce en haut de l’écran ce qui permettait à tous de suivre l’intégralité des dialogues. Ce premier thème d’Adam et Ève jouant pour être à la même hauteur nous amène subtilement sur le terrain de l’universalité, des droits de l’Homme, de l’égalité des sexes, des rapports de force, des luttes de pouvoir.

C’est alors que l’ensemble des danseurs rentrent en scène et s’immobilisent face au public sur une ligne. Ils portent des vêtements très quotidiens, citadins, confortables et colorés. Ils attendent, silencieux, solennels, comme pour saluer l’arrivée de ce personnage central dans cette œuvre fascinante : la Ville. Elle arrive en même temps que la vidéo et la musique, et tous les trois vont ensemble, dans un labyrinthe tourbillonnant.

Soudain, le grain de sable coince dans la machine d’un joli prologue : le maire s’adresse au public, depuis l’écran, car les « grands » seront toujours à l’abri derrière cet écran, et l’on comprend qu’il gouverne sa cité de façon très partiale quoiqu’il en dise.

Sur scène, les danseurs mènent une lutte énergique, qui ressemble à la capoeira, cette danse par laquelle les esclaves camouflaient leurs entrainements guerriers au Brésil. Certains sont dominants, d’autres dominés. Le conflit social se dessine peu à peu.

Deux amoureux projetés sur l’écran voltigent comme des chérubins et se promettent un amour éternel, en même temps qu’ils se querellent sur la défense d’une grande cause.

Nos Roméo et Juliette modernes, étoiles contraires, appartiennent en effet aux deux clans ennemis de cette cité imaginaire.

Le nœud de l’intrigue est lancé : comme dans toutes les œuvres de Wim Vandekeybus, il s’agit d’un amour et du combat pour cet amour. Mais ici, on se bat aussi pour réparer une injustice.

La deuxième partie du spectacle s’ouvre sur un interlude clownesque absolument cocasse. Un des danseurs, impressionnant par sa stature de géant et son interprétation tout en douceur et en retenue, s’adresse au public en disant qu’il a besoin d’aide et que nous devons lui « montrer nos boules », ce qui en anglais crée un jeu de mots particulièrement grivois et tout à fait shakespearien par le jeu entre la situation très grave et le gag très cru.

Le public accueille avec un grand sourire les ballons de basket qui descendent des derniers rangs vers la scène en leur passant par dessus l’épaule. On se souvient avec émotion des ballons géants lancés dans le public dans une douce folie poétique à la fin du spectacle du grand clown de théâtre Slava’s Snow Show.

Parmi les danseurs qui récupèrent avec gratitude les fameux ballons, l’un d’eux endosse avec brio le rôle du papa poule ou du professeur d’éducation physique et sportive consciencieux. Il fait mine de rassembler ses petits grâce à deux petits bâtons avec lesquels il dirige les ballons de basket alias petits poussins de l’école maternelle, vers la coulisse tout en leur parlant.

C’est drôle, tendre, plein d’esprit et l’on sent que le thème de l’enfance est central.

Ensuite, ce professeur attendri poursuit son exposé en racontant la légende de cette cité accompagné par ses camarades danseurs qui se prêtent au jeu de la réactualisation. Cette civilisation aurait vu le jour 4000 ans auparavant et les deux clans se seraient opposés à la suite d’un problème économique, les uns produisant du miel et les autres du lait. Image biblique qui sera suivie par la suite de beaucoup d’autres.

Malheureusement, le ton s’assombrit quand l’un des danseurs se rebelle contre une femme du camp des oppresseurs. A nouveau, la danse devient martiale et le corps à corps rageur.

La critique du colonialisme, de l’esprit de supériorité des blancs sur les noirs, des riches contre les pauvres, est portée par ce danseur noir sublime, et le choix du metteur en scène est encore une fois subtil et pudique.

Dans la pièce aucun des interprètes n’est enfermé dans un rôle lié à sa couleur de peau, son origine ou même son sexe puisque le rôle principal du fils du maire est joué par une femme. C’est, me semble-t-il, le signe d’une direction d’acteurs respectueuse, ouverte, dans laquelle les jeux entre l’inconscient et le conscient prévalent et l’imaginaire est tout à fait libre.

Empruntant aux méthodes du conte, du théâtre physique, du clown, du bouffon, de la danse contact, la mise en scène de ce chorégraphe exceptionnel nous transporte dans une tragédie moderne qui regorge de trouvailles aussi fortes que drôles, aussi émouvantes que techniquement impressionnantes.

À présent, le dilemme de grande ampleur, dans ce scénario remarquable digne des canons d’Aristote, surgit quand le fils du maire décide de se joindre à la révolution. En Antigone androgyne, il doit choisir entre désobéir à l’autorité paternelle ou continuer à subir le poids des péchés de ses ancêtres sur ses épaules.

C’est alors le seul moment où mon attention a légèrement décroché du spectacle. Dans son dilemme, le solo de danse est évidemment remarquable techniquement, mais pas assez investi selon moi de questionnements personnels. D’ailleurs, le personnage décide finalement en disant tout simplement « D’accord, je vais le faire. » Un peu décevant…

Après cela, son destin tragique nous rappelle les épisodes d’exécution publique depuis les martyrs chrétiens des premiers siècles jusqu’aux massacres de l’Inquisition et les atrocités publiées aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Les pierres que lui lancent les personnages de la vidéo tombent réellement des cintres du théâtre et nous percutent par leur son qui résonne sur le sol du plateau. La victime, c’est celui qui a voulu s’élever pour défendre les opprimés, et la voilà immolée publiquement.

Par ces prouesses techniques et la maîtrise de chacun des outils, danse, théâtre, vidéo, musique, le metteur en scène nous montre les dangers de ces outils et l’atrocité de ce monde.

Pourtant, nous ne sommes jamais inquiets pour les interprètes même s’ils grimpent à plusieurs mètres de hauteur ou effectuent des figures acrobatiques risquées. J’ai beaucoup apprécié ce respect et cette générosité envers le public, dans une œuvre qui ne choque pas, mais veut seulement émouvoir le spectateur, tout en prenant soin de lui et des interprètes.

Le spectacle finit sur une note comique à la Tex Avery lorsque le fameux danseur immense qui nous demandait naïvement de montrer ce qu’on avait dans le ventre revient en croquant dans une carotte, en admirant un grand trou noir qui a fait disparaître une partie de la cité. Il s’interroge comme le lapin du début de la pièce, sur la stupidité des humains.

« Des rois qui deviennent esclaves et des esclaves qui deviennent rois. »

Un très beau duo vers la fin aussi, entre l’homme et la femme, ce fils de maire exécuté, qui comme un pantin ridicule s’apitoie sur le sort de l’humanité.

Il nous rappelle la célèbre tirade de Shakespeare « La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Ce spectacle est construit comme un hommage à cette phrase de Shakespeare, mais il rappelle aussi Beckett par plusieurs allusions et citations du grand dramaturge.

On aime la façon dont le chorégraphe s’approprie l’héritage de ces grands du théâtre, avec son propre esprit décalé, cette ironie et ce sens unique et merveilleux du mariage entre le dérisoire et le sublime.

Le public vit une expérience magique, il est transporté par la performance haletante des danseurs. C’est peut-être la meilleure idée qu’on ait eue pour réinventer Shakespeare et Beckett, la danse.

En effet, celle-ci reconnecte les humains avec leurs racines, les rites ancestraux qui y sont liés. Durant le spectacle on est vraiment revigorés par la prestation des danseurs et l’on a envie nous-mêmes de faire corps, d’être unis.

C’est une fabuleuse façon de vivre une vraie catharsis, tout effrayés qu’on est devant ces pauvres enfants qui ont péri dans l’explosion d’un hôpital par la faute du fils du maire, et qui s’obstinent à se relever dans un tableau déchirant où la danseuse qui interprète le fils du maire essaie en vain de les ramener au sol.

Dans la multiplicité des références religieuses et culturelles se déploient selon moi un grand axe archéologique et historique, un autre mythologique et religieux, et un dernier contemporain.

Le premier axe de lecture nous parle de civilisation enfouie, de cité grecque, par les danses et la fin littéralement enfouie sous la scène.

Le deuxième, axe mythologique et religieux, commence par le monolithe qui tombe du ciel comme en référence au film « 2001 l’Odyssée de l’espace », puis continue avec Adam et Ève, les mentions répétées du poids des péchés de l’humanité, le besoin de catharsis exprimé par la danse et l’expression des grandes passions comme l’amour, le désespoir, la haine, la culpabilité, la persécution des plus faibles. Les thèmes du paradis et de l’enfer, très symboliques et chargés, sont aussi issus de l’iconographie du peintre flamand du XVème siècle Bosch, pour qui l’Homme est fondamentalement mauvais, et qui a énormément inspiré les surréalistes.

Le dernier axe, très contemporain, regroupe le jeu de basketball, symbole des États-Unis, la figure de l’aigle (symbole de puissance et de sagesse qu’on retrouve dans la symbolique chrétienne chez l’évangéliste Saint Jean, mais aussi choisi comme emblème par l’Empire romain, et par l‘Allemagne nazie), le lapin d’Alice au Pays des Merveilles et son labyrinthe, figure centrale dans la scénographie du spectacle.

Finalement, les acteurs saluent en ligne, sobres, joyeux, face au public, à moitié nus et à moitié vêtus de chasubles de joueurs de basket, comme pour signer cette Fin de Partie.

Chapeau bas ! Pour une bande d’idiots, ces humains-là sont particulièrement géniaux.

Hélène Köroğlu pour Aujourd’hui la Turquie

 

TrapTown – Uniq Hall Istanbul – Festival IKSV – Samedi 16 novembre 2019

Mise en scène, Choréographie & Vidéo : Wim Vandekeybus

Créé en collaboration avec les interprètes : Maria Kolegova, Tanja Marı́n Friðjónsdóttir, Kristina Alleyne, Sade Alleyne, Kit King, Flavio D’andrea, Alexandros Anastasiadis, Mufutau Yusuf

Texte : Pieter De Buysser

Musique : Trixie Whitley & Phoenician Drive

Scénographie : Gijs Van Vaerenbergh & Wim Vandekeybus / Ultima Vez

 

 

1 Comment

  1. Mr Dubrez

    Avec une telle fresque relatant le signifié, l évoqué, le symbolisé il ne me vient qu une envie : me ruer pour la prochaine représentation, me plonger ds le spectacle, applaudir et enfin congratuler Me Koroglu de m avoir mis si brillamment en appétit !
    Merci au metteur en scène , aux acteurs et à elle.

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