International, Société

Africains d’Istanbul : du transit au séjour long terme

Istanbul devient pour certains migrants africains un transit de long terme. Cette porte du paradis européen incarne de plus en plus une alternative finale par rapport à une Europe devenue trop dangereuse d’accès. Entre galères et désillusions : immersion dans le quotidien d’Africains stambouliotes.

Le nouvel Eldorado de l’Afrique ?

Transportée à bout de bras, une petite table pliante et légère. Sous l’autre bras, une mallette de cuir noir. Mustafa installe rapidement son petit gagne pain rue Türkeli, près de Yenikapı : montres, bracelets et lunettes. Arrivé depuis seulement deux mois, il n’a pourtant pas l’espoir innocent d’un nouveau venu : « Je suis arrivé depuis deux mois, mais c’est plutôt un retour après quinze ans d’absence ». Quinze années passées à parcourir l’Europe, entre la France, l’Espagne et l’Italie. C’est pourtant à Istanbul qu’a cette fois choisi de vivre cet homme devenu vendeur professionnel d’un marché noir : « C’est difficile partout, mais à Istanbul il y a tout et on peut vivre mieux. Les produits sont moins chers, la vie est moins chère, on peut plus facilement s’en sortir ». Une vie moins difficile sur le territoire turc que sur ce sol européen pour lequel des milliers sont prêts à perdre la vie. Si l’attention du gouvernement et des médias turcs est focalisée sur l’afflux migratoire syrien, le nombre d’Africains est également en progression.

En l’absence de données récoltées, la progression des arrestations et des demandes de titre de séjour sont les seuls indices de cette augmentation. Attirés tout d’abord par la plus grande facilité et le passage le moins dangereux pour l’Europe, ils se laissent comme Mustafa ou Mohamed, à Istanbul depuis deux ans, happer par la douceur. Du haut de ses 23 ans, Mohamed parle maintenant parfaitement le turc ; celui qui avait quitté le Sénégal « pour l’Europe et seulement l’Europe » projette maintenant une existence en Turquie ; la vie stambouliote semble lui convenir après tout. « C’est très dur parfois, parce que je ne gagne pas beaucoup, seulement de quoi manger quelques jours. Et si je veux passer en Europe il me faut au moins 3000 euros ».

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Des passages organisés le plus souvent via la Grèce. « Mais je n’ai pas envie de mourir non plus ». Frappé par la dangerosité d’une migration européenne, il voit ses rêves muter. « On vit entre copains ici, l’ambiance et la solidarité entre Sénégalais, c’est comme la famille, pour l’instant ça me va. Je ne sais pas encore si je pars ou si je reste. Je voudrais quand même bien voir la tour Eiffel ». Des transits qui semblent augmenter et s’allonger de manière imprévue. Cela vient selon Brigitte Suter, chercheuse à l’université suédoise de Malmö et auteure d’une thèse sur les Africains à Istanbul, du renforcement des relations diplomatiques entre la Turquie et certains États d’Afrique, et du développement des réseaux professionnels et personnels africains à Istanbul.

Des facilités administratives qui permettent une plus grande chance d’être en règle, mais qui n’assurent rien pour autant puisque la clandestinité est toujours présente. Un chemin long et semé d’embûches pour ces migrants, mais moins qu’en Europe. Une comparaison qui fait pencher la balance de Mustafa : « La Turquie n’a rien a envier à l’Europe, vraiment rien ».

Un malaise noir

Si Istanbul résonne comme un nouvel Eldorado plus abordable pour de nombreux Africains en provenance du Sénégal, du Nigéria, du Cameroun, de Guinée, de Somalie ou du Libéria, la vie n’est pourtant pas toute rose. Des aspects plus aisés contrebalancés par un racisme ambiant, passant des lenteurs administratives aux insultes gratuites. Des profils de migrants multiples qui font pourtant tous l’expé- rience de ce que Nuray Mert, politologue turque, qualifie de « vérité dérangeante ». Ainsi pour elle, « les Turcs adoptent des comportements antipathiques avec ces peuples qu’ils qualifient d’ « arabes »; qu’il s’agisse d’Africains subsaharien ou d’origine arabe, aucune distinction n’est réellement faite, (…) La Turquie n’est pas cosmopolite, il n’y pas réellement de mélange, tout reste conservateur. » Un challenge pour la Turquie, précipité par les flux migratoires, que de s’ouvrir culturellement. Ce racisme, Birnane le connaît bien. Pour ce Nigérien doctorant en relations internationales résidant à Istanbul depuis quatre ans, « l’homme noir n’a pas sa place en Turquie. Il pourra s’intégrer temporairement, se faire des contacts, mais il sera toujours limité, avec peu de possibilités d’évolution alors que le Turc, lui, n’a pas de barrières. »

Un malaise qui alimente une fascination envers les femmes africaines, qui sont souvent prises pour cible de fantasmes et de harcèlement sexuel. Tina, jeune mère célibataire originaire du Libéria, en fait les frais constamment. « Ils aiment nos bébés mais pas nous. Alors quand j’ai ma fille avec moi c’est plus facile. Mais quand je suis seule, on veut toucher mes cheveux, ma peau, et me faire rencontrer des hommes. Je ne sais pas encore si je vais partir d’Istanbul, donc pour l’instant ma vie est ici, mais vivre comme ça, c’est étouffant ».

Sara Grar

2 Comments

  1. Makoundou

    Quelles sont les pièces a fournir afin d’avoir le visa turc

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