Cinéma, Découverte

« Album de famille » : La société turque en gros plan

Les plans-séquences fixes, les espaces hypnotiques sortant de la vie quotidienne. Encore plus loin, une satire qui vise les racines de notre société et le système qui l’entoure. « L’inquiétante étrangeté » dirait Freud… Projeté lors de la Semaine de la Critique à Cannes, le premier long métrage de Mehmet Can Mertoğlu « Albüm » se présente comme un prototype d’un nouveau genre cinématographique. 587851260_1280x720Jour après jour, le cinéma indépendant de la Turquie se développe, évolue et prend des chemins différents qui augmentent sa richesse et sa multiplicité. Malgré un fort monopole de la distribution sur le marché, les jeunes réalisateurs ne cessent pas de produire et ainsi de faire entendre leurs voix dans cette industrie culturelle. Une voix si unique, Mehmet Can Mertoğlu, interprète « une symphonie fantastique » nourrie par la médiocrité humorale à la fois locale et universelle.

C’est l’histoire d’un couple qui appartient à la classe moyenne. Désespérés d’être infertiles, Bahar et Cüneyt décident d’adopter un bébé. Sujet tabou, ils feront tout ce qu’ils ont en leur pouvoir pour que personne ne le sache. Ainsi, pendant le film, on assiste à leur quête tragi-comique de créer un album photo fictif.

Cette aventure, qui constitue le fondement du scénario, est également un moyen indispensable d’évoquer des institutions corrompues. Avec beaucoup d’ironie et d’humour noir, il décrit la bureaucratie et son fonctionnement en évoquant des responsables administratifs toujours endormis, des pots-de-vin et, autour d’eux, un favoritisme fortement répandu… D’ailleurs, ces systèmes ignorent les individus qui les composent. Mais, plus graves encore, les individus acceptent ces systèmes sans les contredire et ils ne font rien pour les changer.

Ainsi, « Album de famille » se concentre sur les problèmes d’identité que rencontre la société turque. Aujourd’hui, au sein de notre société, on affronte un sentiment de conformisme aux figures, aux symboles politiques et culturels dont proviennent les conflits d’identité. La laïcité et le kémalisme contre l’islam politique, les Turques en face des Syriens et des Kurdes. Mehmet Can Mertoğlu, avec une observation rigoureuse, les met en évidence à travers ses deux protagonistes. Bahar et Cüneyt, deux échantillons caricaturés, montrent comment notre société est enfermée dans ses préjugés et ses convictions.

Cette critique, déjà traitée dans le scénario, transparait aussi visuellement grâce à des techniques particulières. Il est évident que le jeune cinéaste est un cinéphile et connaît très bien les anciens maîtres du cinéma : c’est comme si la mise en scène tatiesque croisait l’absurdité froide des personnages de Roy Andersson. Il ne faut pas oublier le cinématographe, Marius Panduru, et l’ingénieur du son, Bruno Tarrière, grâce auxquels on est submergé dans des ambiances oniriques.

Bref, par sa contemporanéité à la fois humorale et noire, Mehmet Can Mertoğlu apporte un souffle nouveau à notre cinéma. Nous sommes déjà curieux de savoir ce qu’il fera prochainement…

Öykü Sofuoğlu

 

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