International, Politique

Alexandre Vucic ou l’émergence d’un nouveau leader en Serbie ?

Depuis le 31 mai 2017, un homme nouveau est à la tête de la Serbie : Alexandre Vucic. Celui qui avait remporté les élections dès le premier tour déclara en recevant en septembre 2021 la chancelière allemande, Angela Merkel, alors en tournée d’adieu, que le chemin de la Serbie vers l’adhésion à l’UE serait encore long. 

Si le président de la Serbie souffle le chaud et le froid dans les relations de son pays avec l’occident, on lui reprochera également rapidement de développer une sorte de culte de la personnalité, tandis que sa présidence a commencé par des actions symboliques.  

En effet, du 8 au 9 septembre 2018, Alexandre Vucic a effectué une visite au Kosovo en vue de la recherche d’un accord avec Hashim Thaçi, le président kosovar de l’époque, sur les échanges de territoires. Lors de ce déplacement centré sur des négociations diplomatiques, le président serbe a tenu des propos jugés nationalistes en qualifiant l’ancien président Milosevic de « grand Serbe », estimant que « ses intentions étaient les meilleures, même si ses résultats ont été les pires ». 

Ceci ne devait pourtant pas l’empêcher en décembre 2018 de recevoir le Lion d’or de Venise pour la Paix en raison de ses efforts d’ouverture et de réconciliation envers tous les pays voisins de la Serbie ainsi que pour sa recherche de dialogue avec les Albanais du Kosovo. Cette facette pro-européenne ne le freina pourtant pas quand il fut question de déplacer, à la demande des États-Unis, l’ambassade serbe à Jérusalem et de désigner le Hezbollah « organisation terroriste ». Deux entreprises qui le démarquaient nettement des positions européennes et surtout françaises en la matière.

Le président serbe continue néanmoins d’affirmer son pouvoir, non sans contestation. L’agression à coups de barre de fer d’un dirigeant de l’opposition en novembre 2018 a déclenché plusieurs semaines de manifestations contre le gouvernement dans de nombreuses villes du pays sur fond de dénonciation d’un régime de plus en plus autoritaire. Les partis d’opposition décidèrent alors de boycotter le scrutin législatif de 2020, affirmant protester contre l’autoritarisme du pouvoir qui s’est confirmé en juillet 2020 avec une loi visant à restreindre les activités des ONG et des médias indépendants. 

Tout ceci nous rappelle les diverses mesures prises dans le même sens en Hongrie par Viktor Orban depuis 2010. Les premiers ministres de Serbie et de Hongrie, Ana Brnabić et Viktor Orban, devaient ainsi signer un accord de relations cordiales et de partenariat stratégique à Budapest. En même temps, les ministres concernés ont également signé sept documents sur la coopération en matière de commerce, d’agriculture et de relations diplomatiques.

Viktor Orban devait alors déclarer que les relations avec la Serbie avaient atteint un « niveau sans précédent » et ainsi réitérer son plein engagement en faveur de l’intégration de la Serbie à l’UE, ceci nous amenant à voir que Belgrade n’hésite pas à s’appuyer sur des pays en disgrâce vis-à-vis de Bruxelles — le premier ministre hongrois s’est engagé dans une série d’affrontements avec l’UE sur des questions allant de son traitement des réfugiés aux pressions exercées sur les universitaires, les juges et les médias — pour tenter paradoxalement de se rapprocher de l’UE.

Alors que Viktor Orban s’est rendu à Belgrade le 8 juillet, il a également assisté, le 15 septembre dernier, à la commémoration de la Journée de l’unité, de la liberté et du drapeau national serbe qui s’est tenue sur la place de la Save à Belgrade, à proximité de la statue du roi Stefan Nemanja. Nombre de personnalités ont participé à cet événement, notamment le président Alexandre Vucic, le premier ministre Ana Brnabić, le patriarche Porphyre de l’Église orthodoxe serbe, les membres du gouvernement, le président du Parlement Ivica Dačić, le représentant serbe de la Présidence fédérale bosnienne Milorad Dodik, ainsi que des élus locaux, quelques dizaines de représentants diplomatiques et de nombreux Belgradois. Le discours du président de Serbie a été marqué par une glorification des héros nationaux et le rappel du courage des armées serbes auxquelles aucun ennemi n’a pu prendre un de ses 51 drapeaux de régiment : « Les porte-drapeaux sont morts, mais les drapeaux ont survécu ». Vucic acheva son discours en ajoutant que « la liberté de la Serbie n’avait pas de prix ». Il faut dire que le souvenir traumatisant de la Première Guerre mondiale est encore très présent dans les mémoires. Ces chiffres se suffiront à eux même : en 1914, le petit royaume serbe comptait 4,5 millions d’habitants et a finalement déploré 1,25 million de morts civils et militaires.

Le président serbe change souvent de facettes en fonction des problèmes de la région. Ainsi, la Serbie devait envoyer le 27 septembre quatre tanks à deux kilomètres de sa frontière avec le Kosovo, après la décision de ce dernier d’interdire le passage de véhicules immatriculés en Serbie sur son territoire. Après une semaine sous haute tension, l’OTAN et l’UE se sont mises en état d’alerte. « Cinq euros. Voici la somme que devront désormais débourser les conducteurs serbes qui souhaitent se rendre au Kosovo, pour apposer la plaque d’immatriculation temporaire devenue obligatoire à la place de leur plaque minéralogique serbe ». Cette décision a été annoncée par Albin Kurti, le premier ministre du Kosovo, le plus jeune État des Balkans. Celle-ci devait une fois encore raviver les tensions dans la région. Une simple histoire de plaques d’immatriculation devait en effet à nouveau enflammer les esprits, entrainant le déploiement de commandos kosovars, de blindés serbes et de patrouilles de l’OTAN à la frontière de la Serbie et du Kosovo.

On rappellera ici que le Kosovo est une ex-province serbe, musulmane à 90 %, dont la sécession en 1999 avec l’appui de l’OTAN n’a jamais été reconnue par Belgrade, et que, depuis deux semaines, Pristina impose donc à sa minorité serbe d’arborer des plaques d’immatriculation kosovares sur leur voiture. 

Ce soudain regain de tension — le plus grave depuis 2011 — entre deux territoires qui se sont livré la dernière guerre d’Europe (14 000 morts entre 1998 et 1999) illustre la volatilité de la situation dans les Balkans occidentaux avant un sommet avec l’UE sur les Balkans. Malgré des progrès ces dernières années, avec notamment le règlement de la « querelle du nom » entre la Macédoine du Nord et la Grèce, ces six pays (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine du Nord, Kosovo, Serbie et Monténégro) n’ont pas réglé leurs contentieux historiques et culturels et coopèrent relativement peu.

Malgré leur volonté de réduire les droits de douane entre eux, les pays des Balkans occidentaux réalisent deux tiers de leur commerce avec l’UE. Seul effort notable d’intégration, la Macédoine du Nord, l’Albanie et la Serbie se sont engagées cet été à ouvrir leurs frontières respectives début 2023. L’équivalent d’un espace Schengen de Belgrade à Tirana et Durrës, assorti d’un marché commun.

La situation reste donc bien fragile dans une région où les vieux démons d’un XXe siècle fort violent sont toujours présents, et ce malgré l’espoir d’un retour à un certain « vivre ensemble » réapparu à l’été 2021 entre Belgrade et quelques-uns de ses voisins afin de déterminer une zone privilégiée pour les échanges économiques.

Lorsqu’il parlait de la construction européenne, Jean Monnet disait qu’on avait commencé par le plus simple : les points de convergences économiques. Espérons alors que le retour de ces idées européennes dans les Balkans de l’Ouest puisse les mener à nouveau en direction d’une adhésion à l’UE à plus ou moins long terme. Il en était en tout cas question à Bruxelles lors du sommet sur les Balkans au début du mois d’octobre, bien que celui-ci ne communiqua pas de date quant à la reprise des élargissements. En attendant, des personnalités fortes et parfois contradictoires émergent. C’est le cas d’Alexandre Vucic en Serbie et d’autres figures emblématiques comme Eddie Rama en Albanie ou encore Albin Kurti au Kosovo. Il est manifeste qu’ils détiennent tous ensemble une partie de la solution pour demain.

Olivier Buirette

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