Politique

Ali Doğan Çamak, CHP : « le parti et ses idéaux vont rajeunir »

Au lendemain des primaires du parti d’opposition CHP (Parti républicain du peuple) et à la veille des élections législatives turques, nous avons rencontré Ali Doğan Çamak, directeur de l’école hôtelière Vatel Istanbul et membre du CHP depuis 12 ans.

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Traditionnellement, quelle est l’importance des élections parlementaires en Turquie ?

Je dirais que les élections parlementaires sont très importantes en Turquie : elles sont quand même la garantie d’un système démocratique. Alors que le président actuel désire passer à un système présidentiel, je trouve que le parlement doit rester important puisqu’il garantit la multiculturalité, le respect des droits de l’homme et la liberté d’expression.

Ce week-end ont été organisées des primaires au sein du parti d’opposition CHP. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

L’organisation des primaires a été une décision très importante pour la démocratie turque. Notre parti, le CHP, a organisé des primaires il y a une vingtaine d’années, et celles d’avant se sont tenues il y a 30 et 40 ans. Nos membres les plus âgés savent déjà comment ça se passe, mais moi par exemple, qui suis membre du parti depuis 12 ans, je n’ai jamais vécu de primaires. La décision d’organiser ces primaires a été prise juste après le nouvel an, et le vote était ouvert à tous les membres ayant adhéré au parti avant le 31 décembre 2014. Actuellement, au CHP, nous sommes environ un million cinq cent mille membres, et ces élections ont été un moment festif pour tous, car tous les membres et candidats y ont travaillé ensemble. Il y a eu à peu près 750 candidats dans les 55 villes des primaires. Ils ont fait du porte-à-porte, ils ont visité les commerces, rencontré les gens dans les rues, fait de petits meetings afin de raconter les projets du parti. C’était une bonne vague.

Quel a été le taux de participation ?

Il a été de près de 60%. On le trouve insuffisant, c’est plutôt faible pour un parti de tradition sociale-démocrate. On espérait un taux de 75%, pas moins. Mais, cela dit, dans le système turc, vous pouvez devenir membre d’un parti même en étant déjà membre d’un autre parti. Si vous avez adhéré au CHP et que vous voulez le quitter, il est difficile de le faire officiellement, car il faut passer devant le juge de la Cour suprême. Il est facile de devenir membre d’un parti, mais beaucoup moins de le quitter. Pendant notre campagne à Mersin -mon père était candidat à Mersin- nous avons rencontré un homme qui s’est plaint : « Je ne suis plus membre, pourquoi continuez-vous de m’envoyer des textos et de m’appeler ? » ; en fait, ce monsieur était devenu membre dans les années 90, en 2003 il était passé à l’AKP, puis, en 2008, il avait adhéré au MHP. Il avait donc trois adhésions à trois partis différents. Cela justifie un peu le taux de participation : j’estime que dans ces 40% de non-votants, il y a bien 20% de personnes qui ne se sentent plus membres du CHP. Les autres 20% restent problématiques ; je pense que ces gens n’ont pas été assez enthousiastes pour aller aux urnes.

L’objectif affiché de ces primaires était de renforcer la présence des femmes et des jeunes dans les listes du CHP . Pensez-vous que cet objectif ait été atteint ?

Oui, je pense, surtout si l’on regarde les résultats à Istanbul, Ankara, Izmir, Antalya, Denizli ; que ce soit dans les grandes villes ou dans les villes anatoliennes, l’objectif a été atteint. Par exemple, le premier élu de Denizli est une femme. Le candidat sorti premier à Antalya est un jeune de 46 ans, un médecin ; il est même arrivé devant Deniz Baykal. Une importante vague de jeunes a été vers les urnes pour s’exprimer. À Istanbul, le premier de la deuxième circonscription est un jeune, il a 43 ans, ce qui n’est pas vieux pour un politicien. Dans les cinq premiers élus, que ce soit dans la première, la deuxième ou la troisième circonscription, il y a à chaque fois deux ou trois femmes et jeunes, ce qui est rassurant. Cela s’observe aussi à Bursa, à Manisa, à Antalya… Les femmes et les jeunes ont eu la place qui leur revenait dans ces primaires, cela montre que notre parti leur fait confiance ; c’est très important pour un parti qui se place à gauche, un parti social-démocrate.

Selon vous, quels sont les enseignements à tirer de ces primaires ?

Je pense que le CHP a donné une bonne leçon de démocratie. C’est avec le CHP et Atatürk que la démocratie a été introduite sur le territoire anatolien, et c’est avec le CHP qu’elle évolue. On se rend bien compte qu’il s’agit d’un parti pionnier de la démocratie en Turquie : nous sommes le seul parti qui ait un quota pour les femmes et un pour les jeunes ; ils sont respectivement de 33% et de plus de 10%. Sans compter les jeunes femmes, cela nous fait plus de 43% de femmes et de jeunes dans les listes électorales. C’est très important pour la Turquie, et son histoire avec la démocratie a été marqué par le CHP. Je crois que d’autres partis vont prendre exemple sur nous et mettre en place des primaires. Pour un parti comme l’AKP, qui est sous la direction d’un seul homme, cela serait difficile à mettre en place, mais pour les partis qui se disent radicalement à gauche comme le HDP et qui n’ont pas fait ce choix des primaires, cela pourrait être une leçon à retenir, et je pense qu’ils vont l’envisager dans l’avenir. Je souhaite la même chose à tous les autres partis aussi.

Il s’est dit qu’au sein-même du CHP, les opposants à la direction du parti ont été écartés tandis que les proches du président M. Kılıçdaroğlu ont été placés en haut des listes. Que pensez-vous de ces critiques ?

Je pense que les membres ne cherchent plus la bataille entre les dirigeants du parti : on cherche une unité. Cela ne veut pas dire que l’on cherche à faire dominer une seule voix ; bien sûr, on conservera une pluralité au niveau de l’expression, mais les membres ne veulent plus d’une opposition interne qui ne critique que pour le principe. Les membres ont exprimé leur confiance en la direction du parti, et ont sanctionné l’opposition au président Kılıçdaroğlu : cette opposition ne leur parlait pas, elle était très langue de bois et pas vraiment réaliste. Après, on peut voir par exemple Muharrem İnce qui s’est présenté contre Kılıçdaroğlu pendant les élections de l’assemblée : il a perdu mais il a encore sa place, et Kılıçdaroğlu a confirmé qu’il allait être parmi les premiers élus dans sa circonscription de Yalova. Le président de notre parti ne ferme pas du tout les portes à l’opposition, car sans elle, la démocratie n’est plus nourrie. En revanche, l’ancienne opposition aux idéaux très vieillots des années 80, « politburo » qui connaissait les numéros de portables de tous les membres etc, a été, elle, démolie.

Parmi les candidats des listes, on a remarqué la présence d’individus ayant été poursuivis dans le cadre notamment des procès Ergenekon et Alevis. Que pouvez-vous nous en dire ?

Personnellement, je ne pense pas qu’un parti politique soit une enceinte appropriée pour défendre ce genre de causes. Ce n’est pas un tribunal. Il est vrai que le climat politique de 2011 était très marqué par les procès d’Ergenekon et de Balyoz, le CHP a donc choisi de placer sur les listes les candidats Mustafa Balbay et Mehmet Haberal, qui sont des académiciens. Balbay est un journaliste qui fait très bien son travail, il a été responsable des affaires politiques à Ankara et rédacteur en chef du quotidien Cumhuriyet. Haberal est l’un des médecins les plus connus de la République turque. Les deux étaient civils, pas militaires. En revanche, je ne suis pas d’accord avec le choix de Dursun Çiçek, qui s’est porté candidat pour clamer qu’il avait été mal jugé lors de ces affaires. Un parti ne doit pas être un milieu de vengeance, et l’Assemblée nationale ne doit pas servir à accuser ses détracteurs de nous avoir mis en prison. Les partis politiques sont bien sûr ouverts à tous, surtout le CHP, mais je le répète, je ne suis pas pour que des militaires entrent à l’Assemblée nationale. Je suis pour une assemblée civile. Mais ce ne sont que mes opinions, 15 000 membres du parti ont voté pour Çiçek, qui vient d’ailleurs d’être libéré… C’est un choix.

La presse parle de surprise concernant les résultats d’Istanbul, car de nombreux députés ne figuraient pas sur les nouvelles listes électorales. Comment expliquez-vous cela ?

Les membres ont souhaité un changement, surtout après les évènements de Gezi survenus en 2013. La jeunesse a vraiment acquis plus de poids dans les choix du parti. Il y a même eu un mouvement « occupy CHP ». Il s’agit du parti turc le plus ouvert à la jeunesse, et cette dernière a fait le choix d’élire des cadres plutôt jeunes car elle voulait du changement. Le parti et ses idéaux vont rajeunir, et c’est un processus très important, c’est ça qui construit un mouvement et je pense pouvoir dire qu’il s’agit d’une petite révolution qui se passe aux urnes. Si on en revient aux Alevis, au sein même du parti, je crois qu’un tiers des membres est constitué d’Alevis, qui sont de tradition très démocrate et politiquement a gauche. Ceci justifie la présence des élus Alevis. Je trouve que c’est une bonne chose, car une population minoritaire de près de 15 millions de citoyens aura plusieurs représentant dans l’Assemblée. J’estime qu’il y aura au moins 50 députés Alevis issus du CHP et du HDP.

D’une manière globale, après les élections qui auront lieu dans deux mois, quels seront les enjeux pour le parti au pouvoir ?

Il y a bien sûr les négociations avec les Kurdes, qui sont assez délicates. Je pense que nous allons connaître une période assez difficile dans les deux mois qui arrivent, comme semblent l’indiquer les évènements de la semaine dernière au palais de justice. Le climat risque de se durcir encore davantage, d’autant plus que les autorités, en menaçant les dissidents, ne risque pas d’amener la paix. Si l’on veut une entente nationale avec les Kurdes, le procédé devrait inclure un langage beaucoup plus constructif et porteur de paix. Nous avons à nos frontières l’État islamique, un groupe très violent, nous avons d’autres terroristes à l’intérieur du pays, comme l’ont montré les attaques de la semaine dernière ; ils créent un climat assez gris et ambigu, mais il ne faut pas leur fournir d’opportunité. Il faut vraiment créer une unité et une ouverture à tous.

Après, quand on regarde  les estimations des élections, l’AKP est en train de perdre beaucoup de voix. Aux élections de 2011, il a eu un peu plus de 47% des voix, le CHP en a eu 26%, et le parti nationaliste autour de 13%. Aujourd’hui l’AKP baisse vers les 40%, le MHP fait autour de 15 à16%, le HDP passe de 10 à environ 11% – je pense qu’ils vont passer le barrage – et les votes solides de l’AKP représentent autour de 25%.

Il y a 20% de gens qui votent AKP par défaut, parce qu’ils ressentent le manque d’un parti centriste ou véritablement de droite. L’AKP a bien joué le rôle d’un parti de centre droit de 2003 à 2007, mais il n’a pas su garder cette ligne et est devenu beaucoup plus radical et conservateur. En 2010, il avait déjà 42% des votes, et ce score a atteint les 47% avec la dernière vague ultranationaliste. Mais avec le début des négociations avec les Kurdes, le parti a commencé à perdre ces voix ultranationalistes qui venaient du MHP et du BBP, qui est un parti radical nationaliste. Les derniers sondages montrent une hausse de 15 à 18% pour le MHP, ce qui veut dire que près de 5% des votants de l’AKP sont repassés à leur ancien camp. Après, il y a entre 2 et 3% des votants kurdes qui ont voté AKP en se disant que c’était un parti qui ne chômait pas, qui a fait construire des routes, des hôpitaux, des aéroports, qui a modernisé la ville. C’est ce qui a orienté leur vote en 2011, mais avec ce procédé de paix avec les Kurdes, ils sont maintenant derrière le parti kurde, se disant qu’il va défendre leurs libertés. Cela se traduit par une hausse de son nombre de voix, qui passe de 7 à 11 ou 12%. En définitive, le seul parti qui reste un peu inchangé est le CHP, on passe de 26 à 29%. D’où viennent ces 3% ? Je peux vous dire qu’il s’agit de gens qui viennent d’avoir 18 ans et qui ne s’étaient pas exprimés aux dernières élections, de centristes qui ne sont proches ni de l’AKP ni du MHP, et d’anciens votants centristes qui se tournent vers notre parti car ils sont plutôt laïcs, modernes et occidentaux. Mes estimations pour l’élection à venir sont les suivantes : 3 ou 4% de hausse pour le CHP, une perte de 7 ou 8% pour l’AKP, une augmentation de 5 ou 6% pour le parti nationaliste et de 3 ou 4% pour le parti kurde. Ce sont les seuls partis qui peuvent passer le barrage des 10%. Les Kurdes sont vraiment à la limite, mais ils disposent de votes des autres partis, qui sont là pour créer une pluralité à l’Assemblée nationale. En tant que membre du CHP, je pense que c’est une bonne chose ; les Kurdes devraient y avoir leur place en tant que parti. Ce barrage des 10% n’est vraiment pas nécessaire, c’est une honte pour la démocratie turque. Pour un système démocratique plus solide, il faudrait le descendre à 3%.

Propos recueillis par Victoria Coste

1 Comment

  1. je souhaite sincèrement une avancée pour ce parti qui dit respecter la parole de Kemal Ataturk

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