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Après la démission de Theresa May, quel espace pour les courants « anti-Brexit » ?

Alors que le feuilleton du Brexit n’en finit plus de se compliquer, comment s’organisent les courants anti-Brexit ? Les contestations nées du résultat du référendum de juin 2016 prennent toutes les formes, allant de coups de buzz éphémères à la création de partis politiques. Toutefois, elles partagent toutes la même détermination de s’opposer à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE).

Le 8 février, Victoria Bateman, professeure à l’université de Cambridge, est invitée sur le plateau de BBC  4 pour parler du Brexit. En direct, l’économiste enlève soudainement son manteau et se retrouve entièrement nue, arborant sur sa poitrine le slogan qu’elle scande depuis près de deux ans et demi maintenant : Brexit leaves Britain naked (« le Brexit laisse la Grande-Bretagne nue »).

L’image fait le buzz et se diffuse aussitôt à la télévision et sur les réseaux sociaux. Le 12 février, elle récidive dans l’émission « Good Morning Britain » sur la chaîne ITV. Dans une interview donnée (nue) au Guardian, elle explique que le divorce avec Bruxelles laisserait le Royaume-Uni « à nu ». Elle défend sa démarche par le fait que le buzz a comme avantage de faire parler, de provoquer les débats et les discussions, aussi bien dans les médias qu’à la maison.

Elle reçoit rapidement le soutien de Rachel Johnson, activiste anti-Brexit et sœur de l’ancien ministre britannique des Affaires étrangères « hardBrexiter » Boris Johnson. Le 14 février, sur Sky News, cette dernière enlève sa veste devant un plateau pris de court. « Je sais combien il est difficile de se faire entendre sur la question du Brexit aujourd’hui. [] En solidarité avec le professeur Bateman, j’ai décidé de suivre son geste, chaque fois que nous déciderons de parler du Brexit, pour être sûre que l’on fera attention à mon propos », explique-t-elle.

Ces actes entraînent logiquement des réactions partagées, entre leurs partisans, et ceux qui estiment que des sujets aussi sérieux ne peuvent être traités à coup de buzz. Toutefois, l’intervention de Rachel Johnson est importante lorsqu’elle souligne qu’il est compliqué d’élever sa voix sur la question du Brexit. Il est alors peu surprenant que certains militants anti-Brexit aient recours à des moyens tapageurs pour transmettre leur discours. Victoria Bateman est un exemple parmi d’autres.

Le 10 mars, un groupe pro-européen mettait ainsi en scène un banquet partagé par une dizaine de chiens, déguisés aux couleurs de l’UE. Sur la table, installée devant le Parlement britannique, plusieurs boîtes de conserve sur lesquelles on peut lire « Brexit dog’s dinner ». Si l’utilisation de chiens relevait de véritables revendications concernant le sort des vétérinaires et des coûts des soins des animaux de compagnie à l’issue du Brexit, on remarque cette même démarche de sensibilisation du public par la médiatisation d’un évènement original et décalé.

Le cas de Steve Bray est un autre exemple. Depuis le référendum de juin 2016, ce Gallois, désormais surnommé « monsieur-stop Brexit » dans la presse, campe chaque semaine, du lundi au jeudi, devant le Parlement britannique pour protester contre le résultat du vote. Affublé d’un chapeau bleu sur la tête et d’un drapeau européen sur les épaules, le militant, qui a petit à petit fidélisé un noyau d’une dizaine de soutiens, scande divers slogans au travers de son porte-voix. Parmi ses préférés, on retrouve « Stop Brexit ! » ou encore « On se réveille, Jeremy Corbyn ! » (en référence au chef de l’opposition au Parlement britannique).

Cependant, derrière une campagne de sensibilisation plutôt tape-à-l’œil se cache une organisation, baptisée « mouvement européen de désobéissance » (sodem). Financé grâce à des campagnes de levée de fonds, le mouvement dénonce une « consultation biaisée », faite « sur la base de faux postulats », et réclame la tenue d’un second référendum.

Cette dernière revendication est partagée par la plupart des organisations anti-Brexit qui elles tentent d’agir sur le fond plutôt que via des coups de communication. On en répertorie plusieurs qui se différentient moins par leurs revendications que par leurs compositions et leurs moyens d’action.

La plus populaire est sûrement People’s vote, créée en août 2018. Regroupant plus de 20 000 militants et 1 million de suiveurs sur les réseaux sociaux, l’organisation s’est fait connaître en organisant le 20 octobre 2018 la « plus grande manifestation anti-Brexit » (environ 500 000 personnes) dont la revendication principale était l’organisation d’un second référendum. Récemment, elle a également commandé un sondage selon lequel 54 % de la population britannique souhaite désormais rester dans l’UE.

La revendication d’un second référendum est partagée par l’ensemble des huit mouvements pro-européens qui se sont réunis sous l’égide du Grassroots Coordinating Group (GCG) établi en février 2018. Best for Britain est l’une de ces organisations. Cette dernière a été projetée sur le devant de la scène par le don de 500 000 livres reçu de la part de George Soros, milliardaire philanthrope farouchement opposé au Brexit. Le GCG coordonne également les actions du groupe Our future, our choice, axé sur la jeunesse. L’un de ses créateurs, Femi Oluwole, fait en effet le tour des universités britanniques afin de mobiliser les étudiants.

Les organisations pro-européennes de jeunes sont nombreuses. Les jeunes ont voté majoritairement pour le maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE, et ont donc l’impression de se faire voler leur avenir par une génération de brexiters qui se fait déjà vieillissante. Parmi ces mouvements de jeunesse, on retrouve My life my say, fondée en 2013, soit avant le Brexit, mais qui à partir de 2016 s’est concentré sur la représentation des jeunes dans le cadre des négociations sur le Brexit. En 2017, l’organisation a établi le groupe Better brexit for young people chargé d’une mission de lobbying auprès des parlementaires britanniques afin d’incorporer la voix des jeunes dans les débats. Leurs objectifs s’alignent avec ceux de Youth European Movement (YEM UK), qui est la version britannique des Young European Federalists. Cette organisation, qui ne recrute que des jeunes de moins de 35 ans, œuvre également à maintenir le Royaume-Uni dans l’UE. Selon eux, « ce n’est pas seulement que le brexit est mauvais pour le Royaume-Uni, c’est surtout que l’UE est bonne pour le Royaume-Uni ».

« Rester dans l’UE ». Telle est donc la première motivation de ces diverses organisations qui se sont multipliées au cours des deux dernières années. C’est également le programme du nouveau parti politique Renew lancé à la mi-février 2018 par l’ancien financier Chris Coghlan. Le parti s’est inspiré du modèle d’En Marche !, le mouvement devenu parti d’Emmanuel Macron. Il a lancé des consultations dans plusieurs territoires du Royaume-Uni afin d’essayer de comprendre et de répondre aux frustrations des Britanniques vis-à-vis de l’UE. Le parti, qui a annoncé pouvoir aligner 300 candidats aux prochaines élections législatives prévues pour 2022, souhaite remédier au sentiment d’inégalité ressenti par la population en restant dans l’Europe, mais en l’améliorant. Renew joue principalement sur la question de l’immigration au sein de l’UE, qui fût l’un des principaux thèmes de la campagne pour le Brexit, et qui, selon lui, pourrait être mieux traitée.

Malgré la prolifération d’initiatives anti-Brexit en tout genre, leur capacité d’action dans le domaine politique semble limitée, tant le gouvernement semble s’enliser dans une situation qui n’en finit pas de se compliquer. La Première ministre, Theresa May, a annoncé sa démission le vendredi 24 mai. Cette dernière prendra effet le 7 juin, après la visite officielle de Donald Trump au Royaume-Uni. Le doute plane toujours quant à son successeur à la tête du parti conservateur, et donc du gouvernement. Les pronostics semblent toutefois pencher en faveur de Boris Johson, partisan d’un Brexit « dur » (sans accord). Quel qu’il soit, le ou la nouvelle Première ministre du Royaume-Uni devra faire des compromis, s’il ou elle espère mener à bien le processus du Brexit.

À la demande de Theresa May, ce dernier a été reporté au 31 octobre 2019. De quoi laisser juste assez de temps aux courants anti-Brexit pour convaincre tout un pays et son gouvernement ? Quelques jours avant sa démission, Theresa May avait proposé un nouvel accord comprenant l’organisation d’un second référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE. C’est d’ailleurs cette annonce qui lui avait fait perdre ses derniers soutiens au sein de son propre parti, la condamnant dès lors à la démission. Toutefois, cette perspective apportée par la future ex-Première ministre pourrait donner du grain à moudre aux courants anti-Brexit, dont la tenue d’un second référendum est le principal objectif. Il leur reste un peu plus de cinq mois pour agir, et ainsi éviter la catastrophe que représenterait un Brexit sans accord.

Arthur Didier Deren

 

1 Comment

  1. Philippe Tixier

    Tout le monde raisonne comme si le Royaume Uni avait quitté l’UE.
    Erreur : le Royaume Uni est dans l’UE, et n’est en fait pas près d’en sortir.
    Le Brexit sans accord est imposssible, l’actuel parlement a voté une loi qui l’exclut, loi validée par la Reine
    le meilleur accord avec l’UE, c’est l’accord en vigueur.
    On ne voit plus comment il pourrait être changé. L’accord de Theresa May est beaucoup poins intéressant que l’accord en vigueur. La demande de sortie par l’article 50 sera caduque le 31 octobre 2019. Les députés européens élus par les anglais siègeront, et tout sera donc comme avant ce référendum de 2016.

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