Cinéma, Culture

Atilla Dorsay : « La force de notre cinéma, c’est la Turquie, un pays de contrastes par excellence »

Consacré écrivain d’honneur de la 33ème édition de la Foire internationale du livre d’Istanbul, Atilla Dorsay était la personne toute désignée pour revisiter le patrimoine cinématographique turc. Nous recevant chez lui, le monstre sacré de la critique cinéma, par ailleurs écrivain et journaliste, est revenu sur la Foire, le centenaire du cinéma national et surtout, les moments les plus mémorables du septième art à la turque.

Vous êtes l’écrivain d’honneur du 33ème salon du livre d’Istanbul. Qu’avez-vous ressenti lorsque l’on vous a annoncé la nouvelle ?

atilladorsayJe l’ai appris par mon ami l’écrivain et critique littéraire Doğan Hızlan. Je n’arrivais pas y croire car qu’il y a presque vingt ans, lors de la célébration du 100ème anniversaire du cinéma mondial les organisateurs de la Foire du livre m’avaient complètement oublié. Le seul panel auquel j’avais participé était organisé par mon éditeur. J’ai alors pensé que les organisateurs avaient quelque chose contre moi alors je ne m’attendais à rien. Et c’est pourquoi j’ai été très heureux et agréablement surpris. Le fait que cela coïncide avec la sortie de mon 50ème livre était très significatif, comme tout le monde, j’aime les chiffres ronds. De plus, la soirée de remise du Prix a été parfaite. Je ne m’attendais pas à un tel accueil, tous des grands noms du cinéma turc. Et d’avoir été entouré par les trois grandes divas du cinéma turc (Türkan Şoray, Müjde Ar et Filiz Akin), ça a été la cerise sur le gâteau. Donc tout se passe très bien, je suis dans les nuages.

Que pensez-vous de ce centenaire du cinéma turc ?

Je considère ça comme un geste fait à notre cinéma national même si ça ne se passe pas de la façon la plus parfaite. On n’a pas pensé à un programme qui aurait visé à la restauration de plusieurs classiques voire des films populaires des décennies passées dont les copies sont en mauvais état. Pourquoi le public n’a pas les moyens d’aller voir, ne serait-ce qu’au cours de cette année où l’on fête le cinéma, les copies neuves de nos classiques à nous, des films populaires d’antan ? Bref, il s’agit principalement de festivités qui rendent hommage au cinéma sans qu’il n’y ait une véritable contribution au développement et à la sauvegarde de notre patrimoine. Il y a de plus en plus de films dont on trouve difficilement les copies neuves ou numériques.

Ce cinéma turc justement, quelles en sont les périodes les plus significatives ?

Il a débuté en 1914 sous la forme du documentaire. Quelques films ont été tournés pendant la Première Guerre mondiale. Très peu aussi dans les années 20. Les années 30 incarnent déjà un commencement plus sérieux. N’empêche qu’il n’y a qu’un seul metteur en scène pendant dix-sept ans : Muhsin Ertuğrul. C’était un grand homme de théâtre qui avait fait ses études en Allemagne et qui, ce fut une chance pour nous, s’était aussi intéressé au cinéma. Son meilleur film, à mon avis, est Bataklı Damın Kızı Aysel/Aysel, la fille de Bataklı Dam, une adaptation d’un livre de Selma Lagerlöf, un écrivain suédois. C’est donc une œuvre qui vient de la culture européenne et à laquelle Ertuğrul a rajouté des éléments théâtraux. Il a réussi à faire quelque chose de très valable.

Des années 40 je n’ai pratiquement rien pu trouver car cette génération est grandement inspirée par le théâtre. C’est ce que le grand historien du cinéma turc Nijat Özön a nommée la « période de transition ». Les éléments cinématographiques restaient relativement peu nombreux. A partir des années 50 on trouve une génération toute neuve et vraiment formidable. Comme il n’y avait ni école, ni cinémathèque, ces gens là se sont formés eux-mêmes en travaillant. Ils ont tous une histoire différente. Le grand Lütfi Akad, par exemple, était comptable dans la plus grande maison de production de l’époque. Un film était en cours de tournage, le metteur en scène attitré a du partir et on a alors invité Lütfi Akad à tourner. Ce film, c’est Vurun Kahpeye/Frappez la putain, en 1949. D’après Nejat Özön, c’est le film qui marque le commencement d’une génération de vrais cinéastes. Quatre ans après, le même Akad tourne un film qui s’appelle Kanun Namına/Au nom de la loi, le premier film policier sur fond de la grande ville. Un film très réussi, un peu à la française d’ailleurs. Akad parlait la langue et avait été influencé par le cinéma français de l’époque. Ce film là c’est déjà un peu le réalisme poétique à la française chez nous. Les années 50 et la génération des Lütfi Akad, Atıf Yılmaz, Halit Refiğ, sans oublier le grand Metin Erksan, c’est donc pour moi le début de tout ce que le cinéma turc possède et représente aujourd’hui.

Mais la décennie la plus importante à mon avis est celle des années 60. C’est merveilleux, il y a un tel enrichissement dans les histoires, une telle variété dans les genres, une telle augmentation de l’audience. Ce sont des années de grande migration durant lesquelles des millions de personnes viennent s’installer dans les grandes villes. Ces personnes ont besoin de se divertir, la télévision n’arrivant en Turquie qu’en 1974, soit avec un quart de siècle de retard sur les grands pays du monde. Imaginez-vous qu’à la fin des années 60 la production annuelle de la Turquie monte jusqu’à 250 films, ce qui fait d’elle le troisième producteur mondial d’alors après les Etats-Unis et l’Inde.

Quels sont les grands genres et thématiques ?

Ils sont très variés. La comédie comme toujours est très bien acceptée, donc on en tourne. Un genre tout nouveau est celui des films politiques. Il y a eu l’intervention militaire du 27 mai 1960 mais après, les militaires ont quand même réussi à établir une Constitution beaucoup plus moderniste qui permettait la circulation des idées de gauche relatives à la défense des droits du travailleur. Parmi ces films là, Karanlıkta Uyananlar/Ceux qui se réveillent dans le noir ou bien Bitmeyen Yol/Le Chemin sans fin qui, tous deux, prêchent ouvertement le droit à la grève. Ce sont nos premiers films de gauche. Ensuite commençait le cinéma d’auteur, principalement avec les films de Metin Erksan qui abordaient des sujets assez paysans avec des personnages très colorés. Il a réalisé des chefs-d’œuvre comme Susuz Yaz/Un été sans eau, qui a reçu l’Ours d’or à Berlin en 1964, le premier grand prix de notre cinéma à l’international, Sevmek Zamani/Le temps d’aimer et Kuyu/Le puit, une histoire d’amour sauvage très à la mexicaine.

Justement quels ont été les pays qui, dans ces années là, ont influencé les cinéastes turcs ?

Les films américains d’abord. Puis des films du monde entier comme le néo-réalisme italien, le cinéma de Satyajit Ray en Inde, des films mexicains comme par exemple La Red/Le filet, un film réaliste mais aussi très érotique qui avait beaucoup influencé le cinéma turc. Les films japonais aussi car c’était l’époque des Mizoguchi, Kurosawa et Ozu. Toutes ces influences ont quand même abouti, dans les années 60 déjà, à une certaine idée du cinéma turc. Je pense que ce qui fait la force de notre cinéma, c’est que la Turquie soit le pays des contrastes par excellence. Dans les grands villes, surtout à l’époque, c’était une vie à l’occidentale avec une économie, une façon de regarder les choses, une tolérance presque européenne tandis qu’au centre, à l’Est, au Sud-Est du pays, c’était une vie archaïque où les relations hommes-femmes relevaient d’une mentalité féodale. L’abîme économique entre la vie des grandes villes et ce qui se passait dans le pays profond permet, dans une certaine mesure, l’accès à des histoires vraiment dramatiques et impressionnantes.

Et après les années 60 ?

Les années 70 sont très curieuses car elles commencent brillamment avec par exemple cette trilogie, que je considère unique dans le monde entier, de Lütfi Akad : la trilogie de l’émigration. Dans les années 70 il y a aussi évidemment l’arrivée du grand Yılmaz Güney. Il a réalisé au début de cette décennie une partie de ses meilleurs films comme Arkadaş/L’ami et atilladorsay2Endişe/L’inquiétude, avant de se faire arrêter pour le meurtre d’un juge en 1974 et d’être emprisonné sur une île de la mer de Marmara. 1974 est donc une année très importante pour plusieurs choses : non seulement l’arrestation de Güney mais en même temps l’embargo que les Etats-Unis commencent à nous appliquer suite à l’envoi de nos troupes à Chypre, qui arrête aussi les importations de films américains. C’est aussi l’arrivée de la télévision. Tous ces facteurs éloignent le public des salles de cinéma. La rue devient la scène de conflit entre les militants politiques. La meilleure chose à faire le soir, est alors de rester chez soi pour regarder l’unique chaîne de l’époque, en noir et blanc. Les films turcs s’arrêtent presque subitement. C’est la fameuse période où l’on fait surtout des films érotiques, presque pornographiques. Parce que le public fréquentant les salles était entièrement masculin, de classe plutôt défavorisée. Les salles ne tenaient debout que grâce à ça : un peuple affamé de sexe.

En 1980, une nouvelle intervention militaire arrive. L’une des premières choses qu’ils font est d’exclure ce cinéma de sexe. On s’intéresse beaucoup plus à l’individu, au personnage principal pour le présenter avec toutes ses nuances psychologiques, au lieu de raconter des histoires avec une multitude de personnages. Les femmes et leurs histoires deviennent le principal sujet des films des années 80. Elles se distinguent, ente autres choses, par la façon dont elles vivent assez librement leur sexualité. C’est la fin de la vieille distinction entre la femme pure et vertueuse  et la femme déchue, celle qui a fauté. C’est une révolte féministe sur les écrans. En 1982, la grande star Türkan Şoray a montré le chemin avec le film Mine où, pour la première fois, elle a brisé les fameuses « lois de Şoray » lui interdisant d’embrasser ou de montrer sa décolleté à l’écran. Il y a ensuite eu d’autres films avec Türkan Şoray, Hülya Koçyiğit, et surtout Müjde Ar qui a vraiment été la nouvelle figure de cette génération de femmes qui choisissaient leurs mâles et pouvaient coucher sans passer pour des femmes de mauvaises réputations.

Le début des années 90, si on résume, c’est une catastrophe. Primo, on ouvre le chemin aux chaînes privées qui montrent tout ce qu’il veut à un public affamé de série télévisée, de couleur, etc. Secundo, d’abord Warner Bros ensuite UIP ouvrent leurs premiers bureaux en Turquie pour importer eux-mêmes leurs films et les montrer en même temps que le monde entier. Chose nouvelle pour la Turquie…Et avec toute la publicité qui va avec. Donc le peuple boude complètement les films nationaux.

Heureusement à partir d’Eşkiya/Le Bandit en 1996, c’est un grand retour pour le peuple à son propre cinéma. On recommence à avoir des films populaires, mais aussi de qualité. Pour moi Eşkiya était l’exemple parfait d’un cinéma populaire doté de qualités cinématographiques évidentes. Je me rappelle avoir conseillé le film aux amis du festival de Cannes. Mais ils n’on pas voulu. Depuis, notre cinéma se porte toujours très bien. C’est la synthèse de deux choses : un cinéma populaire de qualité, et un cinéma d’auteur qui marche, à mon avis, très bien aussi. Nous en avons la preuve ne serait-ce que par l’existence de Nuri Bilge Ceylan, qui a déjà plusieurs grands prix à Cannes dont une Palme d’or, un Prix spécial du jury, et un Grand prix du jury. Le fait qu’un film comme Kış Uykusu/Winter Sleep reçoive la palme d’or montre à lui seul son importance. Kış Uykusu est pour moi un film très important que j’aime beaucoup. Mais je n’avais pas pensé qu’il puisse rencontrer autant de succès à l’étranger.

Comment l’expliquez-vous ?

Primo, le film est tourné en Anatolie profonde, en Cappadoce, mais ce n’est pas un film folklorique, la Cappadoce est montrée juste comme il faut, on n’abuse pas de sa beauté comme d’un élément touristique et spectaculaire. Secundo, ses personnages sont typiquement de chez nous. Mais le scenario, les acteurs – tous formidables – et le cinéma de Nuri Bilge les rend en même temps très universels. Tertio, ces dialogues qui n’en finissent pas étaient finalement au service d’une intrigue psychologique et sociologique aussi intéressante pour l’étranger que pour nous. Il y a là une lutte de classes, une enquête presque policière, une relation à la Tchekov entre les personnages principaux. Et des touches à la Shakespeare, mais des références à Dostoievsky non plus ne sont pas exclues. Je trouve que Kış Uykusu représente la maturité que nous avons maintenant atteinte dans le cinéma d’auteur. Citons également les films de Reha Erdem qui est un grand styliste dans le sens où chacun de ses films a un style, un langage cinématographique très mûr et une recherche différente. Il y a Zeki Demirkubuz, grand chercheur de l’âme humaine et de la vie de petites gens, dont deux de ses films étaient choisis la même année pour figurer dans le programme d’Un Certain Regard, chose qui n’était jamais arrivé, nous avait-on dit.

İl y a aussi Derviş Zaim, autre grand chercheur courageux de styles et de sujets. Parmi les nombreux cinéastes féminins j’apprécie surtout Yeşim Ustaoğlu, qui a réussi deux films que j’ai repris dans mon livre Les 100 films turcs du centenaire. L’un d’eux est pratiquement le meilleur film sur l’histoire kurde : Güneşe Yolculuk/Voyage vers le soleil. De plusieurs points de vue, c’est un film qui m’a beaucoup touché. Il arrive à être un film politique sans être directement politique. C’est très humain mais le côté politique sort avec une grande évidence. Et l’autre, c’est un film sur la vieillesse : Pandora’nın Kutusu/La boîte de Pandore. C’est l’un des meilleurs films du cinéma mondial sur la vieillesse que j’ai vus, et c’est très important car c’est une période de la vie humaine que le cinéma turc a terriblement négligée. On a fait très peu de films valables sur la vieillesse.

Si vous deviez conseiller trois films à voir dans le cinéma turc ? Lesquels choisiriez-vous ?

De l’époque de la vielle école Yeşilçam, j’aurai conseillé le film Üç Arkadaş/Trois camarades, de 1958. Ce film du vétéran Memduh Ün met ensemble tous les éléments les plus caractéristiques de l’école classique. Ensuite, du grand cinéma d’auteur, mais aussi typiquement Yeşilçam, j’aurai choisi la trilogie de l’émigration de Lütfi Akad : Gelin/la Mariée ; Dugun/le Mariage ; Diyet/le Sacrifice. Enfin, de l’époque présente je dirais Kış Uykusu/Winter Sleep.

Vous avez dit précédemment que vous faisiez des critiques à la française, en opposition à des critiques anglo-saxonnes, comment définiriez-vous la différence entre les deux ?

Ce n’est pas que je sous-estime la critique anglo-saxonne. Par exemple la seule revue de cinéma à laquelle je suis abonné en ce moment, c’est l’anglaise Sight and Sound. La critique anglaise est une critique que je respecte beaucoup, mais j’ai été formé par la critique française que j’ai suivie pendant longtemps. Lorsque j’ai vécu à Paris pour la première fois au début des années 60, j’ai découvert la place que la critique tenait dans la presse quotidienne. J’ai aussi découvert l’importance et la qualité de la presse spécialisée mensuelle. Tout ça a formé mon regard à moi vers le cinéma. En fait, deux choses m’ont attiré vers la critique française. Premièrement, il est vrai que le français est une langue idéale pour exprimer une pensée avec toutes ses finesses. La langue anglaise que j’adore, est parfaite pour la communication de masse mais le français reste idéal pour exprimer une pensée avec toutes ses nuances. La langue elle-même est une grande richesse, tellement riche que des fois je la trouve trop bavarde et inutilement chargée ! Deuxièmement, cette passion qu’ont les Français pour le cinéma. En fait ce sont les Français qui ont mis en valeur les grands auteurs américains. A commencer par le cinéma de John Ford, dont le cinéma était considéré dans son pays comme très professionnel et pas vraiment artistique. Ce sont les Français qui ont souligné la grandeur de John Ford. Même chose pour plusieurs autres auteurs comme Minnelli, Hawks, Hathaway, etc. Et surtout, Nicholas Ray, qui reste pour moi le grand poète du cinéma. Je suis très fier du fait que j’ai découvert Nicholas Ray à 14 ans lorsque son fameux film Johnny Guitar a été montré en Turquie. Ma petit critique personelle reste dans mes ‘cahiers du cinema’ que je tenais a l’epoque et que jegarde toujours. ..Un peu plus tard j’ai découvert que les Français, et surtout les critiques issues de la nouvelle vague, avaient beaucoup aimé ce film et en avaient fait un chef-d’œuvre. Troisièmement, une grande qualité française c’est qu’ils écrivent la critique du film en le plaçant dans l’ensemble de la carrière du metteur en scène. Les Américains ont toujours une mémoire très courte et, lorsqu’ils écrivent la critique d’un film, pour eux ce n’est que ce film là qui compte.

Pourquoi dites-vous que la critique française est maintenant dépassée ?

(Rires.) Il n’y a plus ces grands critiques d’antan. Le dernier peut-être c’est Michel Ciment, qui est encore et toujours debout, Dieu merci, qui a d’ailleurs exactement mon âge, que j’aime beaucoup et comme ami et comme critique. Mais sinon, à mon avis très modeste, les critiques que je lis dans les grands quotidiens et dans les revues ne valent pas la critique française d’antan qui était plus profonde, plus globale, et qui couvrait beaucoup plus l’ensemble de l’œuvre. Désormais la critique est plus légère, plus frivole.

Dans une interview vous avez dit que les artistes ou les écrivains doivent un moment ou l’autre s’engager pour exprimer certaines inquiétudes. Vous venez de dire que le cinéma turc se porte bien. Pourquoi vous vous êtes senti obligé de vous engager contre la destruction du cinéma Emek ?

LAtilla Dorsaye cinéma Emek est pour nous un temple parce qu’il s’agit d’une salle mythique très ancienne qui nous vient des années 20, où plusieurs générations ont eu accès à la crème du cinéma mondial d’abord, et ensuite, à partir des années 80, ce fut la salle préférée du festival d’Istanbul qui a crée lui-même des générations de cinéphiles aussi bien que des générations d’auteurs. Parlez à n’importe quel cinéaste d’aujourd’hui en commençant par Nuri Ceylan jusqu’à Zeki Demirkubuz, ils vous diront qu’ils ont été formés en partie par ce qu’ils ont vu dans la salle Emek. Et d’autre part il y a le côté nostalgique parce que c’était une très belle salle, pratiquement la plus belle de Turquie et l’une des plus belles de l’Europe. Dans l’ensemble du monde capitaliste, on ne sacrifie pas aussi facilement des lieux presque saints de la culture nationale. A chaque fois que je vais à Paris, je retrouve toutes les vieilles salles du Quartier latin. Istanbul est peut-être une ville où la terre gagne de plus en plus de valeur mais Paris ou Londres ont le même problème et ne sacrifient pas pour autant leurs salles. Ces bâtiments là doivent être conservés pour la mémoire collective. Je n’ai pas défendu cette salle parce qu’elle était inséparable de ma mémoire personnelle. J’ai voulu la défendre pour cette collectivité nationale qui imposait la sauvegarde et la protection de ce lieu. Moi qui garde toujours un côté émotif et un peu sentimental, je me suis senti dans l’obligeance de m’engager dans cette « lutte » que nous donnions pour l’Emek. J’ai donc écrit cet article dont le titre était « Emek yoksa, ben de yokum », qu’on pourrait traduire par « Si l’Emek n’est pas là, moi non plus ». Et lorsqu’ils ont commencé à démolir la salle, j’ai quitté ma colonne, mon poste, mon journal. Il le fallait bien. Ca a marqué les jeunes gens beaucoup plus que je ne l’aurai cru. Ces jeunes avaient déjà énormément participé à nos protestations pour Emek et, un mois et demi après, les évènements de Gezi ont prouvé d’ailleurs qu’ils étaient prêts à protester, pas nécessairement pour des motifs politiques ou idéologiques mais pour des buts culturels et écologiques aussi. L’écologie et la préservation des lieux mythiques dédiés à l’art sont aussi importantes. L’Emek n’est plus là mais au moins nous nous sommes consolés avec le sauvetage du parc Gezi.

 

Propos recueillis par Mireille Sadège et Alexandre De Grauwe-Joignon

 

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