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Atiq Rahimi : « J’adore l’innocence de l’écriture »

Atiq Rahimi avait remporté en mai dernier le prix littéraire du lycée français Notre Dame de Sion pour son roman Maudit soit Dostoïevski, dans lequel l’auteur nous amène en terre afghane où il y introduit un Crime et Châtiment revisité. Aujourd’hui la Turquie avait rencontré l’écrivain à cette occasion, souvenons nous.

Prix littéraire 236 copie 2

Vous venez de remporter le prix littéraire NDS 2014. Que ressentez-vous et que pensez-vous de cette initiative du lycée ? Aviez-vous connaissance d’un tel prix avant de le recevoir ?

DSC_4681Malheureusement, je ne connaissais pas ce prix, mais dès qu’on m’a annoncé cela je me suis renseigné. J’ai été impressionné, très heureux et honoré, d’autant plus que j’aime qu’un prix vienne d’un autre public et pas seulement d’un jury d’académiciens. Dans des prix comme celui de NDS, le jury, les élèves ne sont pas dans des enjeux politiques ou économiques. Ils lisent un livre comme une œuvre. Lorsque j’étais sur la liste du prix Goncourt, une des obligations était de concourir pour le prix Goncourt des lycéens. Pour cela, il fallait rencontrer presque 1200 lycéens, et je vous avoue que ce fut un bonheur pour moi. Certes, l’Académie Goncourt, c’est bien, mais on sait tous qu’il y a des enjeux économiques et politiques, je ne me fais pas d’illusion sur un tel prix. Par contre, quand je suis allé voir les lycéens, c’était une belle rencontre, ça m’a donné confiance.

Vous avez remporté ce prix pour votre roman Maudit soit Dostoïevski. Ce roman transpose l’histoire de Crime et Châtiment en Afghanistan. D’où vous est venue l’idée de vous attaquer à ce monument de la littérature ?

C’est plutôt ce monument de la littérature qui m’a attaqué ! Ça s’est passé comme au début de mon livre, lorsque mon personnage soulève la hache pour l’abattre sur la tête de la vieille femme et qu’à ce moment-là, le livre de Dostoïevski lui traverse l’esprit. Et bien ce fut pareil pour moi ! Quand j’ai commencé à écrire cette première phrase, Crime et Châtiment m’est venu à l’esprit, comme une sorte d’éclair. J’ai alors décidé de prendre une autre direction que celle prévue au début pour mon roman.Alors oui, d’une certaine manière, c’est reprendre l’histoire du livre de Dostoïevski, mais c’est plutôt une sorte de jeu qu’une réécriture, c’est un jeu littéraire. C’est une réflexion d’intertextualité dans le roman, une sorte de mise en abîme. Mon roman est aussi une réflexion sur la littérature.

Votre héros, Rassoul, avoue son crime et dans un premier temps, c’est l’indifférence générale. Ensuite, c’est une condamnation absurde, sans preuve ni véritable procès dont il est l’objet. Tout au long du livre, le thème qui règne est bien celui de la justice, divine et humaine. Pensez-vous qu’il y ait une réelle dualité entre ces deux justices ?

Malheureusement oui. La justice divine est une justice arbitraire, créée à une époque donnée et pour un peuple déterminé, définie dans un contexte géopolitique. Reprendre la même loi divine et l’appliquer aujourd’hui n’importe où n’est pas bon à mon sens. Je ne suis pas, malgré mon passé anarchiste, contre la loi, contre un système. Je crois que l’humanité à besoin de cela, c’est ce qui fait la différence entre l’humanité et l’animalité. Comme disait Jean-Jacques Rousseau, dès que nous naissons, nous sommes dans un contrat social, ce contrat crée des contraintes et c’est normal. Mais la loi divine n’est pas ancrée dans une société. Cela pouvait fonctionnait à une époque. À l’époque de Mahomet, la charia fonctionnait par exemple, même la justice chrétienne fonctionnait à son époque. Mais aujourd’hui, la charia ne peut pas fonctionner dans une société.

A votre avis, dans un pays en guerre, une justice est-elle possible ?

Durant la guerre, malheureusement, chacun justifie son acte, aussi bien le bourreau que la victime. Je pense donc qu’en ces circonstances, la justice n’est pas possible. C’est après la guerre qu’il faut remettre les choses à leurs places et juger les criminels de guerre. Tant qu’il n’y a pas de procès des criminels de guerre, une nation ne sort pas de son deuil. Et c’est important qu’après chaque guerre, une nation fasse le deuil, sinon on entre dans la vengeance. La loi, la justice est née pour que l’humanité ne tombe pas dans ce système de vengeance, alors que la religion, la tradition, nous pousse à entrer dans ce genre de système. Et je ne dis pas que cela est propre à l’Islam, c’est le cas pour toutes les religions. C’est dangereux.

Votre livre ne raconte pas la guerre mais la pose en toile de fond. Le héros du livre est lui-même très détaché des différents conflits qui déchirent son propre pays. Pourquoi ce parti pris ?

Dans tous mes romans, et ce depuis le début, déjà dans Terre et Cendres, vous pouvez trouver cette caractéristique. Dans la Grande Histoire, il y a une petite histoire, il y a des individus, des êtres très simples. Et ce sont les gens simples qui m’intéressent. Je ne vénère jamais un héros de guerre. La guerre nous rend très existentialiste, c’est une période durant laquelle on se révèle, on est obligé de choisir son camp, on est obligé d’être vrai, d’être nous-même. En Afghanistan on a vécu trente ans de guerre, elle faisait partie de la vie quotidienne. Depuis l’Europe, on s’imagine que les gens doivent être dans un état hystérique à cause de la guerre mais quand vous allez en Afghanistan, ça vit encore. Et c’est ça qui m’intéresse.

Maudit soit Dostoïevski est votre deuxième roman écrit en français. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ? Quelles sont les différences les plus notoires entre écrire dans votre langue maternelle et en français ?

DSC_4697Jusqu’en 2002 je n’écrivais qu’en persan. J’étais en exil, je ne pouvais pas retourner en Afghanistan. La langue était alors le seul moyen avec lequel je pouvais voyager dans mon pays, c’était le seul lien entre mes origines et moi. En 2002, lorsque je suis retourné en Afghanistan, j’ai retrouvé mes origines, ma langue. Et après, je ne sais pas vraiment pourquoi, j’ai essayé d’écrire en français. Maudit soit Dostoïevski je l’avais d’abord écrit en persan, et ça ne fonctionnait pas. Je l’ai laissé de côté. C’est avec le livre Syngué Sabour, Pierre de Patience que j’ai commencé à écrire en français. La première phrase est sortie dans cette langue. J’ai continué à écrire en français pour comprendre pourquoi cette histoire ne sortait pas dans ma langue maternelle. Maintenant, avec beaucoup de recul, je comprends : dans ce livre je m’attaque aux tabous que ma langue maternelle m’imposait et que le français me permettait de briser. J’ai ensuite repris Maudit soit Dostoïevski, en persan, pour le retravailler, et j’ai ressenti que c’était le français qui se prêtait à cette œuvre. Mais les raisons étaient différentes de celles de Syngué Sabour. J’adore l’innocence de l’écriture. A chaque fois, quand j’écris, j’aime avoir cette sensation d’écrire pour la première fois. Il y a quelque chose d’excitant. C’est comme aimer pour la première fois, faire l’amour pour la première fois. En persan, je n’avais plus ce goût-là, ce plaisir de toucher à cette innocence de l’écriture. J’aime quand j’écris en français et que d’un seul coup, je dois chercher un mot dans le dictionnaire, jouer avec des mots… En persan je me sentais trop à l’aise.

Alors Maudit soit Dostoïevski, c’est un peu votre vraie première fois en français…

Oui, j’avoue ! Syngué Sabour est sorti comme ça, en un seul jet. Pour Maudit soit Dostoïevski, je n’aurais pas écrit presque 300 pages en persan, et cela aurait été une toute autre structure. La langue change beaucoup de choses dans votre manière de penser, de raisonner, et c’est ça que j’aime.

Vous retournez désormais régulièrement dans votre pays, l’Afghanistan. Que pouvez-vous nous dire de ce pays aujourd’hui ?

C’est un pays qui sort de trente ans de guerre, et donc un pays un peu chaotique. Il y a beaucoup de décalage entre l’Afghanistan et son histoire. Trente ans de guerre ont détruit toute infrastructure éducative, politique… Il y a une sorte de perte d’identité. La jeunesse d’aujourd’hui, qui constitue presque 60% de la population, a été longtemps en exil, soit en Iran, soit au Pakistan. Ils ont donc vécu en rupture par rapport à l’histoire de leur pays. Maintenant, ils sont de retour, et ce sont eux qui vont prendre le pouvoir dans ce pays. Mais c’est un pays qui se reconstruit, et cela grâce aux femmes et à la jeunesse.

Comment décririez-vous la littérature contemporaine afghane ?

Il y a une émergence de la littérature afghane en ce moment dans le pays, une littérature jeune et dynamique. Je suis d’ailleurs très impliqué, j’aide une maison d’édition à publier des œuvres de jeunes écrivains. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’on a beaucoup de choses à raconter. Trente ans de guerre ont créé beaucoup d’histoires. Chez les femmes afghanes il y a beaucoup de poètes. Nous sommes en train de traduire ces poèmes en français, c’est une poésie extraordinaire. Malgré le fait que ce soit un pays avec 95% d’illettrés, il y a beaucoup de romans et de nouvelles. La jeunesse est là, elle écrit, elle s’exprime. C’est formidable.

 

Propos recueillis par Amandine Canistro

 

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