Culture, Société

Au café

Elle était penchée sur ses feuilles. Sans se mouvoir, elle a prononcé ces quelques mots : « C’est d’abord et avant tout physique pour moi. Très physique… Vous savez ? »

Il n’a pas compris. « Comment ? », a-t-il murmuré. Puis, elle a repris : « Devant tous ces gens-là, mais toujours sur mes cahiers, le dos courbé, immobile durant des heures… »  

Il était 7 h 30 du matin en été. Le quartier ne s’était pas encore tout à fait réveillé. On n’entendait que quelques bruits de pas ici et là, mais il n’y avait pas encore beaucoup de monde. Car il restait quelques dizaines de minutes avant le lever de rideaux pour que commence le chaos quotidien. Deux êtres prenaient leur café au comptoir du café qui se trouvait juste en face du grand parc. Un homme et une femme… Ça faisait un petit moment que les ouvriers du chantier d’à côté avaient payé leur café.

– C’est physique, voilà, comme vous le voyez. Vous êtes là depuis longtemps ?

– Suffisamment ! Et c’est toujours comme ça que vous écrivez ?

– Immobile. Avec désespoir et ennui. Je m’ennuie profondément, vous savez ? Et seule, l’écriture me sort de cet enfermement. Seule, les mots m’aident à me déconfiner de là où je m’enferme. Peu de mots me suffisent, vous savez. 

Elle en allait reprendre peut-être une bonne dizaine de fois de ce fameux « vous savez ? ». « Vous n’attendez pas une réponse », a-t-il répondu. 

– Non. Souvent, une couleur, une odeur, une sensation me suffisent. Là, tout s’arrête et ma main se met au travail. Elle fait des aller-retour sur des lignes, trace des ronds, souligne et efface. Elle travaille à la folie. Je ne me rends compte que bien plus tard. Quand cette couleur, cette odeur ou cette sensation me quitte, elle s’arrête et j’entends de nouveau le bruit de la ville. Tout comme je m’aperçois, là, de votre présence, de l’odeur du tabac et du café. 

– Vous écrivez toujours dans ce café, toujours à la plume ? 

– Très souvent et très souvent dans ce café, parfois dans le parc en face ou sur mon balcon. Mais toujours à la plume. Car c’est elle qui suit, à merveille, le rythme de ma parole. Un rythme particulièrement étranger à la vitesse de la ville. Ce rythme est étranger. Il l’est à la vie, tout court. Et c’est là que je compose tout ce que je viens de jeter sur le papier. 

– Vous permettez ?

Il était 8 h 45. Il a pris une feuille et a voulu lire, à haute voix, les mots qu’elle écrivait, les lignes gravées. Un vide… Les traces que laissait sa plume ne correspondaient à aucune lettre d’aucun alphabet connu du monde. Il n’y avait de la place que pour des lignes et des ronds. Des noirceurs, mais pas un seul mot… 

« C’est beau », dit-il. Et il pensa à Duras : « L’écrit, ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. »

Ali Türek 

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