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Au Japon, difficile de renoncer au rêve nucléaire

[Cet article fait partie d’un dossier spécial sur « La Turquie se lance dans la production d’électricité d’origine nucléaire : le point sur l’avenir et les enjeux du nucléaire civil », paru dans Aujourd’hui la Turquie du mois de février 2014]

Un Japon toujours en convalescence

Japon Explosion Fukushima

Explosion de la centrale de Fukushima

Plus de deux ans et demi après la catastrophe, le Japon panse encore ses plaies. Que ce soit sur le plan environnemental, pour le traitement des multiples fuites radioactives sur le site de Fukushima, ou dans les mentalités du peuple japonais, le souvenir du 11 mars 2011 reste bien vivace.
Parmi les derniers scandales on peut évoquer les récentes fuites d’eau radioactive, en novembre, sur le site de la centrale de Fukushima Daiichi. Afin de refroidir les réacteurs, de l’eau y est injectée en permanence. Cette eau contaminée est ensuite stockée dans des réservoirs disposés sur le site. Mais certains d’entre eux, montés à la hâte peu de temps après la catastrophe et peu fiables, sont fissurés et connaissent parfois des fuites. Ce fut aussi le cas en août denier lorsque 300 tonnes d’eau radioactive s’étaient écoulées.
Mais ce n’est pas le seul scandale qui accable TEPCO, la compagnie gérante de la centrale accidentée. Le nombre de cancers induits par inhalation de substances radioactives ayant affecté la glande thyroïdienne chez les ouvriers du site, présents dans les premiers temps suivant le tsunami, est en constante augmentation. De plus, selon certaines révélations, leur chiffre officiel est largement sous-estimé.
Les mentalités, elles aussi, restent profondément marquées par la tragédie. Pour les Japonais, de nombreuses interrogations demeurent sur cette crise nucléaire et notamment se maintient une suspicion omniprésente à l’égard du gouvernement qui sous-évaluerait ses conséquences. À chaque nouveau caprice du climat, ces incertitudes pèsent sur le quotidien des habitants de Tokyo. Plus au nord, à Fukushima, on s’efforce de regarder vers l’avenir. Il est temps de passer aux énergies renouvelables. En novembre a été inaugurée une éolienne flottante au large de ses côtes, symbole de la reconstruction « post-tsunami ». Si le projet était mené à son terme, il pourrait d’ici 2016 produire quelques 12 000 kilowatts d’électricité.

Le programme nucléaire renaît de ses cendres

Japon - Shinzo Abe

Shinzo Abe

En novembre dernier, le pays d’accueil du protocole de Kyoto, porte-étendard de la lutte contre le réchauffement climatique, a dû renoncer à ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Alors que le traité prévoyait une diminution des émissions de 25% entre 1990 et 2020, l’objectif sera limité à seulement 3,8% d’ici 2020 par rapport aux niveaux de 2005. Car ce rôle moteur que le Japon jouait volontiers, c’était avant tout grâce au nucléaire qu’il pensait pouvoir l’assumer. Au forum de Davos en 2008, le pays affirmait vouloir passer à 50% d’électricité produite par le nucléaire, contre 30% avant l’accident de la centrale. Aujourd’hui, alors que celui-ci a dû mettre la plupart de ses centrales nucléaires hors-service, ce souhait n’a plus rien de réaliste.
En effet, comme l’a fait l’Allemagne, il a fallu importer d’énormes quantités de gaz, pétrole et charbon pour faire tourner à nouveau les centrales thermiques nippones et compenser cette perte en énergie. La facture annuelle de toutes ces importations a augmenté de plus de 36 milliards de dollars par an. Il a même été envisagé de réactiver certains réacteurs thermiques en 2014. À l’échelle mondiale, entre 2010 et 2012, cela se traduit par une baisse de 7% de l’utilisation du nucléaire, contre une hausse de 4,5% pour le charbon, énergie considérée comme la plus polluante au monde. D’autre part, cette cinquantaine de réacteurs de l’archipel forcés à l’arrêt n’est pas sans poser de problèmes aux entreprises nippones. Ce sont elles qui paient le prix fort du déficit commercial généré par ces achats de combustibles, parallèlement à la hausse du coût de l’électricité. Encore plus inquiétant, les deux secteurs les plus touchés ont été l’automobile et l’électronique, fers de lance traditionnels des exportations japonaises.

Mais cette politique du « zéro nucléaire » mise en place par le précédent gouvernement japonais de centre-gauche est sur le point d’être chamboulée. Alors que l’ex-Premier ministre Junichiro Koizumi, auparavant pro-nucléaire, exhorte son successeur Shinzo Abe à renoncer complètement à l’atome, celui-ci s’évertue à promouvoir cette énergie à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur des frontières japonaises. Certains éléments provenant d’un document gouvernemental sur le nouveau programme nucléaire japonais, publiés par le quotidien Nikkei, montre que la page du nucléaire est loin d’être tournée pour tous au pays du soleil levant. Ces documents affirment notamment que « le nucléaire est une énergie de base ». Plus propre que le charbon et plus fiable que l’éolien ou le solaire, elle reste malgré tout selon le Premier ministre la pire exceptée toutes les autres – pour l’instant en tous cas, car les énergies renouvelables ne concernent aujourd’hui que 1% de l’énergie primaire mondiale. D’autre part, il n’est plus précisé à aucun moment l’impossibilité de la construction de nouveaux réacteurs. Il s’agit donc, à plus ou moins long terme, d’une volonté de l’archipel de renouer avec le nucléaire. Autrement, sans renouvellement des centrales, vu l’âge des réacteurs actuels, d’ici 2020-2030 leur nombre commencera à décliner, pour être finalement complètement nul en 2050.
En parallèle, quatorze demandes de réactivation de réacteurs ont été faites auprès de le NRA, la nouvelle autorité de sûreté japonaise, créée après Fukushima pour remplacer l’ancienne agence qui avait été beaucoup critiquée pour sa proximité avec le Ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI), pro-nucléaire. Cette agence externe, placée aujourd’hui sous la tutelle du Ministère de l’Environnement (MOE), a pour but de rénover la réglementation des activités nucléaires et de contrôler son application afin de protéger les populations et l’environnement. Au vu du renforcement de la sévérité des réglementations cependant, il n’est pas certain que ces demandes aboutissent.

Le nucléaire japonais, nouveau gage de sécurité

Ironie du sort, le Premier ministre Shinzo Abe promeut aujourd’hui la technologie nucléaire japonaise à travers le monde en avançant l’argument sécuritaire. Qui mieux que le Japon peut en effet être au courant des risques liés à l’exploitation de l’atome ? D’autre part, selon Hitoshi Ikuma, chercheur au Japan Research Institute, le nombre de centrales nucléaires dans le monde devrait augmenter ces prochaines années. Alors que le marché national de la vente de réacteurs est en berne, le pays cherche ainsi à multiplier ses contacts stratégiques avec l’étranger.

Depuis mai dernier, deux pactes, l’un avec la Turquie, l’autre avec les Émirats Arabes Unis, sont en attente de validation par la Diet – le Parlement japonais – afin d’être finalisés. Le Premier ministre avait ainsi rendu visite au prince héritier afin d’entamer les négociations pour un transfert de technologie. De même, il s’est rendu à plusieurs reprises en Turquie, où a été signé un contrat pour la construction de quatre réacteurs à Sinop. C’est le consortium franco-japonais formé par Areva et Mitsubishi Heavy Industries qui a été choisi pour la nouvelle centrale, qui sera en théorie protégée du risque sismique.
Avec Toshiba et Hitashi, MHI fait partie des trois fabricants de réacteurs japonais majeurs qui ont le regard tourné vers l’extérieur. Tandis que MHI travaille au côté de la plus importante entreprise nucléaire française, Toshiba a fait l’acquisition dès 2006 du fabricant américain Westinghouse et Hitachi est allié avec General Electric Co.

Justine Babin

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