Découverte, Gastronomie, Société

«  Ayda Winery » : La persévérance d’une femme qui fait de sa passion un vrai modèle d’affaires

Entretien avec l’œnologue Ayda Kalelioğlu 

Ayda Winery Bagevi

Madame Kalelioğlu, votre histoire nous interpelle en raison des décisions courageuses qu’elle implique. Comment a commencé cette aventure qui a bouleversé votre vie ?

Je pense que c’est simplement l’histoire d’une passion qui se réalise. Je suis née à Tarsus, dans la province de Mersin au sud de la Turquie, en 1961. Je suis devenue dentiste après avoir obtenu mon diplôme en 1982 de l’université de Marmara à Istanbul. Avec mon mari et notre entourage, nous adorions goûter les plats régionaux que j’aimais découvrir et par la suite cuisiner.

En 2003, nous avons acheté avec mon mari des terres dans la région Égéenne, à Urla, et nous y avons planté des vignes avec l’idée de produire un jour du vin. On a fait appel à des spécialistes du sujet. Nous avons été très émus par les résultats de nos premiers essais de production.  En 2005, j’ai suivi les cours de dégustation de la compagnie Veritas. Lors de ceux-ci, je me suis rendu compte de l’énorme différence entre les produits étrangers et turcs, et je me suis mise à faire des recherches sur les raisons d’une telle différence. À la suite de ces recherches, j’ai été convaincu de l’importance du travail de l’œnologue (et de l’œnologie), car il prend en compte l’implantation des vignes, la protection des ceps contre les maladies, la nature des sols, le processus de production, mais aussi la mise en marché du produit. L’œnologue est la personne clé concernant tous ces sujets. La France est le pays pionnier dans le secteur viti-vinicole, mais aussi dans la formation des œnologues. C’est pour ces raisons que, en 2008, j’ai d’abord obtenu mon certificat d’œnologie de l’Université du Vin (dans la vallée du Rhône). Par la suite, pour devenir « œnologue », j’ai étudié à la faculté de pharmacie de l’Université Paul Sabatier entre 2010-2012. J’ai ainsi terminé mon master en œnologie en deux ans. Ces formations en France m’ont aussi permis de connaître davantage la cuisine française et de suivre plusieurs ateliers sur les accords mets et vins.

De retour en Turquie, mes vins ont été reconnus par les spécialistes étrangers comme faisant partie des « 17 vins hors pair de la Turquie » dans le cadre de la « Masters of wine weekend 2013 ».  Fin 2013, nous avons décidé de fonder un vrai centre oenotouristique et nous avons vendu nos actions qui se trouvaient sous une autre marque. Grâce à ces fonds, nous avons donc pu fonder Ayda Bağ Evi&Winery.

En 2015, le ministère de l’Agriculture et de l’Élevage a accepté et soutenu mon projet sur la fondation d’un nouveau chai. La même année, je suis devenue membre du jury de l’ « IWC International Wine Challenge ». Depuis 2016,les vins que nous produisons dans notre nouveau chai ont été évalués et sélectionnés par « Sommeliers Sélection 2018 » et « Master Sommeliers Istanbul ». Parallèlement, je poursuis mes recherches sur la « biodynamie et les polyphénols » qui étaient le sujet de mon mémoire de master en France.

Mme Kalelioğlu (à droite)

Quelles sont les caractéristiques du terroir des vins d’Aida Winery ? Quelle est la place de votre zone géographique Seferihisar-Gödence au sein de la route des vignes d’Urla ?

Aida Winery a été fondé en 2015 à 400 m d’altitude sur une zone particulière sur le plan géomorphologique. Non seulement le terrain a une inclinaison importante, mais il se trouve également dans une vallée entourée de montagnes. Les vignes sont plantées sur un axe nord-sud avec une densité de 1,5 m à 1 m. Le sol possède un pH 6 en moyenne, de nature acide. La nature du sol est mixte – sableux-argileux et graveleux, selon les secteurs – et il permet aux racines de descendre jusqu’à une dizaine de mètres sous le sol et ainsi de puiser ses sources dans la roche mère.

Quant à la zone Seferihisar-Gödence, elle est sur la presqu’île d’Urla qui se situe à l’ouest du golfe d’Izmir et à l’est du golfe de Kuşadası. Cette presqu’île accueille des vents favorables au bien-être des vignes. Elle a des bandes hautes et basses, et nos vignes se trouvent sur la zone haute de celle-ci. Sur les zones hautes, nous parlons de roches-mères calcaires, schisteuses et andésites. C’est cette multiplicité qui permet la plantation de divers cépages avec succès. Si on regarde l’histoire de ce terroir et qu’on remonte jusqu’à l’Antiquité, nous voyons que Homère mentionnait déjà la qualité des vins de « Pramnios » en 800 av. J.-C. Ces vins sont tellement réputés que même 700 ans après Homère, l’historien Strabon en fera les éloges. Les municipalités en sont maintenant conscientes et veulent mettre en avant cet héritage historique avec la création « d’une carte des routes historiques des vignes et des olives » entre Éphèse et Mimas (Erythrai) (voir la carte).

Et pourquoi l’œnotourisme? 

Mon mari étant Smyrniote, j’ai déménagé à Izmir après mon mariage. Je me suis retrouvée dans une ambiance très chaleureuse parmi de nouveaux ami(e)s. Nous sommes comme une grande famille ici. Il faut aussi noter que la cuisine égéenne est une culture à part entière, elle possède des saveurs incroyablement singulières.

La cuisine anatolienne et égéenne m’inspire, et je m’intéresse particulièrement aux accords mets et vins, aux fromages, aux viandes séchées, aux arts de la table. Aujourd’hui, je peux dire que tout cela est devenu mon véritable travail et non plus un simple passe-temps. J’élabore et je propose des accords singuliers à nos invités d’Ayda Winery& Restaurant.

Y a-t-il un vin particulier que vous voulez produire ?

Nous utilisons « la vinification intégrale » comme processus de production. Tous nos vins sont certifiés « végans ». En 2019, nous avons aussi obtenu notre certificat d’agriculture biologique. Ce que je désire aujourd’hui, c’est produire des vins respectueux de l’environnement et qui seront parmi nous pour de longues années. 

D’après vous, quelles sont les difficultés majeures auxquelles la viniculture turque fait face ? Et paradoxalement, quels sont ses avantages ? 

Il est plus juste de les citer en plusieurs catégories :

  • Manque de standards : certains standards fournissent au client une certaine information sur la qualité du produit. Le système d’AOP appliqué en France et dans les pays de l’UE aujourd’hui (anciennement nommé AOC) détermine les lois au niveau des régions et aide à préserver la qualité du produit et la fiabilité de la production.
  • Obstacles au niveau de la législation : je crois que le vin est l’un des rares produits dont on réclame la taxe sur une taxe (c’est-à-dire doublement taxés sur chaque bouteille !)
  • Paradoxalement, étant dans un contexte où il est strictement interdit de prononcer le nom même de votre produit ou encore d’en faire la promotion, les progrès engendrés dans le secteur sont tout simplement incroyables ! 
  • Et notre plus grand avantage reste le précieux héritage anatolien. Ce bout de terre est tellement riche et généreux au niveau géoculturel qu’il nous faut absolument le préserver pour continuer à valoriser son caractère historique et suivre ses pas pour réussir notre mission.

Göknur Gündoğan, Ambassadrice culturelle de l’Université du Vin (Vallée du Rhône)

2 Comments

  1. Philippe GAJERO

    Bonjour,
    Merci pour le lien…

  2. Lili

    Beau parcours .
    Quelle réussite !

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