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Ayfer Tunç : « L’écriture est un procédé qui se réalise dans le crépuscule »

Dans Nuit d’Absinthe, le seul de ses romans traduit en français aux éditions Galaade, Ayfer Tunç nous décrit avec honnêteté une société turque complexe, livrée à un combat interne pour la défense de ses valeurs passées tout en adoptant un modèle économique très libéral, qui change les règles de la vie sociale. Sa plume nous fait vivre le destin d’une femme turque et nous emmène dans le même temps, au gré des pages, un peu plus près d’un peuple et d’un pays toujours méconnus. Rencontre.

Vous avez étudié les sciences politiques à l’Université d’Istanbul. Comment en êtes-vous venue à la littérature ?

J’ai commencé à écrire lorsque j’étais enfant. Au lycée, j’ai étudié en internat, un cadre très strict mais qui fut pour moi une expérience de grande valeur : beaucoup de filles, beaucoup d’histoires, beaucoup de styles de vie différents. C’est à ce moment-là que j’ai remarqué que la littérature n’était pas aussi simple que ce que je pensais. À cette époque, une sorte de peur m’a fait arrêter d’écrire. J’ai alors commencé à lire plus consciencieusement. J’ai lu pratiquement toute la littérature turque et certaines littératures étrangères au cours de ces années. Mais à l’université, je me suis sentie un peu plus brave et me suis dit que je pouvais écrire. J’ai commencé à écrire d’abord pour des petits magazines et, quand j’ai eu 18 ans, mon premier article a été publié dans un important magazine littéraire.

En Turquie l’éducation littéraire n’est pas de très bonne qualité, et vise essentiellement à former des professeurs et non des écrivains. Je voulais faire des études supérieures qui m’offriraient un travail, et je pensais alors que je pourrais peut-être devenir journaliste. Les études en sciences politiques me paraissaient bien pour cela. Je n’ai jamais pensé à vivre en tant qu’écrivain, particulièrement quand j’étais jeune, parce que c’était très difficile. La vente des livres ne représentait pas grand-chose à cette époque et vous ne gagniez pas votre vie en tant qu’écrivain.

Sur votre site internet, vous écrivez : « J’écris parce que je ne peux me contenter de la vie qui m’a été donnée. J’écris pour être moi et les autres en même temps ». Est-ce votre définition de l’écriture ?

Oui, totalement. Quand vous écrivez, vous devez ressentir la vie des autres, leurs sentiments. Je veux toujours être quelqu’un d’autre, pour un temps plus ou moins long. Mais ce qui est intéressant c’est que j’ai trouvé cette définition chez Baudelaire. Je lisais Walter Benjamin, Le livre des Passages. Walter Benjamin a écrit un article sur Baudelaire dans lequel il mentionne la définition du poète selon ce dernier : le poète est la personne qu’il veut être quand il le veut. Lorsque vous êtes poète, vous pouvez être n’importe qui et vous pouvez vivre la vie de n’importe qui. Ce sont les mots de Baudelaire et ils sont très importants pour moi parce que c’est exactement ce que je ressens.

Dans quoi puisez-vous votre inspiration et comment construisez-vous vos personnages ?

Ce sont des petites choses qui m’inspirent. Le temps qu’il fait, certains endroits, certaines villes, le voisinage… La chose la plus importante pour moi est l’atmosphère et l’histoire d’un roman. D’abord, je m’intéresse à des questions embarrassantes, incommodantes, et je réfléchis au sujet. Généralement, c’est à propos de l’existence : Pourquoi est-ce que nous existons ? Qu’est-ce que la vie dans les différents pays ? Qu’est-ce que c’est que d’être Turc ? Ensuite je commence à faire des histoires, mais ce n’est jamais clair au début. Je pense que l’écriture est un procédé qui se réalise dans le crépuscule, du moins au commencement. Je ne me suis jamais sentie très claire, très consciente au début d’un roman. Ensuite, la deuxième étape est beaucoup plus nette, c’est un travail.

De plus, je travaille toujours la nuit, elle m’inspire. Dans l’obscurité mes émotions, mes sensations se réveillent.

Dans Nuit d’Absinthe, vous abordez une multitude de problèmes sociétaux : corruption, manque de transparence, abus de pouvoir, image et place de la femme dans la société… Vous avez écrit ce livre en 2010. Que pensez-vous de la société turque aujourd’hui ?

C’est la même, et même en pire ! Les événements du parc Gezi sont quelque chose de précieux, mais cela représente une petite partie de la population. J’y crois tout de même parce que c’est cette génération qui changera tout. Pour l’instant, elle est très jeune. Quand ces jeunes deviendront des politiciens, ils pourront changer des choses. Mais aujourd’hui nous sommes sous pression. J’ai décidé de ne plus lire aucun journal parce que je dois préserver ma santé mentale. Je ne pouvais pas regarder ces comportements déloyaux… J’ai 50 ans et toute ma jeunesse, mon adolescence, je l’ai passée à attendre, espérer, mais rien n’a changé, et tout est devenu de pire en pire. J’ai perdu espoir, mais juste pour aujourd’hui. Je crois que dans le futur, la jeune génération changera des choses. L’obscurité ne peut pas durer éternellement.

On parle de votre roman comme d’une version moderne de Madame Bovary. Que pensez-vous de cette comparaison ?

Je ne savais pas, c’est très intéressant ! Cela me rend heureuse, bien sûr. Je réfléchis maintenant et c’est peut-être vrai. Il y a peut-être une différence : Mme Bovary a de fortes émotions à propos de l’amour alors que ma narratrice ne croit pas en l’amour. Elle aime Ali, mais, finalement, nous ne savons pas si c’est vraiment un bon garçon.

Que pensez-vous de la littérature turque contemporaine ?

Je pense qu’il y a une multitude de bons écrivains en Turquie aujourd’hui. Les temps de changements sont toujours productifs et actuellement la Turquie est en train de vivre des changements. À chaque instant nous affrontons des problèmes très profonds. C’est pourquoi notre littérature est forte, peut être plus que la littérature européenne actuelle. Je ne pouvais pas dire ça de la littérature turque il y a dix ans.

Une particularité de la littérature turque est que nous avons de très bons recueils de nouvelles. Je pense que c’est parce que nous sommes des gens excités et nerveux, nous avons toujours des problèmes et cela nous ennuie. Nous voulons tout expliquer, nous voulons écrire, voir. C’est une belle dynamique pour la littérature. Quand j’étais jeune, il n’y avait pas de nouvelles policières ou fantastiques, simplement de la littérature artistique, lourde de sens. Mais maintenant ce genre de nouvelles existe ! Peut-être que ce n’est pas encore parfait, mais nous pouvons les trouver.

Pensez-vous que la littérature turque est bien représentée dans les autres pays ?

Non. Après le prix Nobel d’Orhan Pamuk, il y a eu une curiosité des pays étrangers à propos de la littérature turque, mais le ministère de la Culture, les maisons d’éditions, les agences littéraires, à l’étranger comme en Turquie, ont commis beaucoup d’erreurs. Elles ont publié de très mauvais romans, des romans dont nous n’avions même pas connaissance en Turquie ! Il y a des noms que je n’ai moi-même jamais entendus. Il y a eu de mauvaises opinions sur la littérature turque, et c’était bien normal, parce que cela ne la représentait pas. C’est pourquoi je pense qu’aujourd’hui, la littérature turque n’est pas bien comprise à l’étranger.

Propos recueillis par Amandine Canistro

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