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Bertrand Buchwalter : « La Turquie continue de changer à une vitesse phénoménale, c’est un pays avec lequel il faut compter »

Consul général de France à Istanbul depuis l’été 2016, Monsieur Bertrand Buchwalter termine sa mission cet été. Ce jeune et brillant Consul, souriant et turcophone de surcroît, a su très vite se faire apprécier des Stambouliotes. Nous l’avions interviewé au consulat dès son arrivée  à Istanbul. Quelques jours avant son départ, nous avons renouvelé l’expérience au Palais de France par une belle journée ensoleillée. Lors de notre première rencontre, Bertrand Buchwalter était heureux et enthousiaste d’être revenu en Turquie, un pays avec lequel il a de nombreuses attaches depuis son enfance. Lors de notre dernière rencontre, c’est un homme ému et nostalgique de quitter la Turquie sans pouvoir dire au revoir à ceux qui l’ont accompagné durant ces quatre années lors de la traditionnelle fête du 14 Juillet que nous avons retrouvé. Malgré un contexte international difficile, Bertrand Buchwalter a œuvré activement dans le cadre de ses fonctions à faire vivre les relations franco-turques. Attentif aux besoins des Français vivants à Istanbul, il fut également très présent dans la vie culturelle et associative de la ville. Pour beaucoup, il restera avec Hervé Magro, désormais Ambassadeur de France en Turquie, l’un des plus grands Consuls généraux de France à Istanbul. 

Il revient pour nous sur ses quatre années passées à Istanbul, avant de planter un magnolia dans le jardin du Palais de France, un joli hasard du calendrier pour Aujourd’hui la Turquie.

Bonne continuation cher Bertrand, « yolunuz açık olsun ».  

Vous avez annoncé le 13 juillet votre départ de Turquie. Où vos nouvelles fonctions vous amèneront-elles ? 

Je pars pour Londres rejoindre notre Ambassade et notre réseau culturel. Cela va être une mission exaltante dans le contexte du Brexit avec des enjeux très importants puisque nous devons à la fois préserver nos liens et en retisser de nouveaux grâce à la culture et à l’enseignement. Ce sera aussi le prolongement dans un cadre différent d’une partie du travail que j’ai effectué ici, en lien étroit avec les équipes formidables de l’Institut français et celles d’IKSV, pour promouvoir les échanges culturels et artistiques, notamment à l’occasion des biennales d’art contemporain de 2017 et de 2019.

À l’heure du bilan, que retenez-vous de vos années en tant que Consul général de France à Istanbul ? 

Cela a été une grande chance et un privilège pour moi que de servir à Istanbul, où j’avais déjà vécu il y a 20 ans en tant que coopérant, en poste à l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) et au département francophone des sciences politiques et administratives de l’Université de Marmara. J’ai trouvé à mon arrivée en 2016 une Turquie très différente de celle que j’avais quittée en 2001 à la fin de mon service national ou en 2009, au terme de ma mission à l’Ambassade de France à Ankara. Ce que je retiens, c’est que la Turquie continue de changer à une vitesse phénoménale et que c’est un pays avec lequel il faut compter. Nous avons, en Turquie et tout particulièrement à Istanbul, un héritage considérable que nous devons continuer de faire grandir pour renforcer toujours plus notre relation bilatérale.

Durant ces quatre dernières années, comment ont évolué les relations franco-turques en ce qui a trait aux relations économiques et diplomatiques, mais aussi quant à la coopération culturelle, scientifique et technique ? 

En tant que Consul général à Istanbul, j’ai fait partie d’une grande équipe dirigée par notre Ambassadeur en Turquie, en me mettant à la fois au service de notre communauté dans la circonscription et de tous ceux qui font vivre la relation franco-turque, dans toutes ses dimensions. J’ai beaucoup travaillé avec tous les joueurs de cette grande équipe. D’abord avec l’Institut français et le service culturel pour promouvoir l’enseignement du français, faire résonner nos idées et notre culture ainsi que pour renforcer les échanges. Avec la communauté d’affaires, ensuite : notre chambre de commerce, présidée par Zeynep Necipoğlu, Business France, les conseillers du commerce extérieur et le service économique régional pour donner à voir comment la France a changé et continue de changer et pour promouvoir les échanges et notre attractivité économique. Avec l’Agence française de développement, pour soutenir les projets de développement portés par les municipalités d’Istanbul et d’Izmir, avec une dynamique nouvelle qu’il est essentiel d’accompagner. Nous avions, tous ensemble, formé le projet d’organiser un grand rendez-vous estival franco-turc à BomontiAda en juin 2020, en croisant nos approches et en conjuguant nos énergies, avec une belle programmation de concerts, des rendez-vous axés sur l’innovation. Nous avons dû nous résoudre à l’annuler dans le contexte de la crise sanitaire, mais j’ai bon espoir que tout le travail qui a déjà été fait n’est pas perdu et que cet événement pourra se tenir l’année prochaine !

Les relations bilatérales entre Paris et Ankara traversent actuellement une phase particulièrement « houleuse ». Quelle est votre analyse de la situation ? 

La France et la Turquie sont liées par une histoire pluriséculaire. Comme vous le savez, le Palais de France à Istanbul est probablement notre plus ancienne implantation diplomatique au monde puisque cela fait environ 430 ans que nous sommes présents sur ce terrain au cœur de Beyoğlu, sur lequel nous avons construit les bâtiments de nos représentations diplomatiques successives. Cette histoire est faite de hauts et de bas, et j’ai la mémoire suffisamment longue pour savoir que nous avons toujours su surmonter les crises quand elles se présentaient. Il ne faut surtout pas perdre de vue l’intensité de notre relation dans tous les domaines : politique, sécuritaire, économique et commercial et surtout culturel. 

Bien qu’il soit toujours difficile de s’avancer sur un tel sujet, comment voyez-vous l’avenir des relations franco-turques ? 

Je suis sûr que nous trouverons les moyens de faire fond de nos convergences – qui restent nombreuses – et de nous expliquer, avec franchise et sans détour, des préoccupations que nous pouvons avoir et de nos divergences. 

Avez-vous un message particulier à adresser aux Français de Turquie, et plus particulièrement d’Istanbul ? 

Nous avons la chance d’avoir, en Turquie, une communauté jeune (la moyenne d’âge est de 30 ans !), particulièrement dynamique et qui continue de grandir puisqu’il y a plus de 8 000 Français qui résident désormais dans notre circonscription. C’est aussi une communauté qui est un pont vivant entre nos deux communautés puisque les deux tiers des Français de Turquie ont également la nationalité turque !

Je veux rendre hommage à tous ceux qui s’engagent au quotidien au sein de notre communauté : à nos consuls honoraires à Bursa, Izmir et Edirne, aux élus consulaires, bien sûr, qui sont une interface particulièrement précieuse et qui ont été mes interlocuteurs très réguliers au cours des quatre dernières années ; à tous les responsables d’associations françaises ou francophones qui sont autant de maillons de la relation franco-turque ; aux communautés éducatives du Lycée Pierre Loti et de tous les établissements d’enseignement francophone d’Istanbul et d’Izmir. Notre communauté a traversé, avec la Turquie et le reste du monde, de nombreuses épreuves : celle du terrorisme, tout au long de l’année 2016 ; celle ces derniers mois de la pandémie de la COVID-19 qui n’est pas encore tout à fait derrière nous. Notre communauté fait face avec un esprit d’unité et de solidarité, avec le soutien très fort et constant de nos autorités. Aucun autre pays ne met en œuvre une politique sociale aussi active que la nôtre à l’étranger, que ce soit au travers des aides à la scolarité (qui mobilise une enveloppe de près de 2 millions d’euros chaque année à l’échelle de la circonscription d’Istanbul), des allocations de solidarité ou des subventions au tissu associatif local. Nous avons fait un effort plus conséquent encore dans le contexte de la crise sanitaire pour être aux côtés des familles qui ont été les plus durement impactées et je tiens à redire ici que nous sommes à l’écoute des situations individuelles.

Quel a été le moment fort de votre mission à Istanbul ? 

Il y en a eu trop pour pouvoir tous les citer, mais si je dois en choisir quelques-uns, je citerais, bien sûr, la visite du Président de la République le 27 octobre 2018 à l’occasion du Sommet à quatre sur la Syrie. Cette visite est intervenue, quasiment jour pour jour, cinquante ans après la visite en Turquie du Général de Gaulle ! Je regrette seulement que le temps ait, alors, manqué pour organiser une visite au Lycée Galatasaray dont nous fêtions le 150e anniversaire ! Je garde aussi le souvenir de mes nombreuses visites dans les universités turques, et de mes échanges en turc ou en français avec les étudiants, qui m’ont toujours beaucoup appris, avec leur franchise et leur fraîcheur. C’était pour moi important d’aller au-devant de ces publics pour parler de la France, et parfois pour tenter de démonter certains clichés qui peuvent avoir la vie dure. Je n’oublierai pas non plus la vague d’émotion qu’il y a eu, en Turquie, comme ailleurs dans le monde, à l’occasion de l’incendie de Notre-Dame-de-Paris. Nous avons alors reçu au Consulat beaucoup de messages de sympathie et j’ai précieusement conservé les dessins envoyés par des élèves d’une école d’Istanbul. Enfin, j’ai été très impressionné par la détermination et l’énergie des très nombreux défenseurs des droits de l’Homme que j’ai rencontrés au fil des quatre dernières années et qui sont convaincus que la Turquie sera d’autant plus forte qu’elle sera plus démocratique.

Après votre départ de Turquie, quest-ce qui vous manquera le plus ? 

Istanbul va beaucoup me manquer. Vous connaissez le mot fameux prêté à Napoléon, qui aurait dit que si la « terre était une nation, Istanbul en serait la capitale ». Je ne connais pas de ville plus captivante, plus entêtante et plus capiteuse. Nos amis Stambouliotes vont beaucoup nous manquer, mais nous reviendrons volontiers de temps en temps pour un petit rakı balık sur les bords du Bosphore ! 

Propos recueillis par Mireille Sadège et Camille Saulas

Photos : Aramis Kalay

1 Comment

  1. Très bonnes continuation, je me souviendrai toujours de sa visite a notre école de rugby à Istanbul. Toujours a l ecoute . A très bientôt.

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