Culture, International

Bibliothèque 2.0 : Bagdad met son patrimoine en lieu sûr

Tout le monde se souvient des fumées noires au-dessus de la bibliothèque de Mossoul, le 22 février dernier, lorsque les djihadistes ont cruellement incendié des siècles de patrimoine littéraire et scientifique, sur ce croissant fertile où est née l’écriture. Craignant un assaut prochain, la bibliothèque de Bagdad prend les devants, et entreprend une grande campagne de numérisation de ses fonds. La révolution 2.0 contre le fanatisme, une belle revanche de l’Histoire.

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L’Irak a déjà perdu des milliers de livres suite à l’invasion américaine (25% de ses livres et 60% de ses archives): Bagdad refuse de connaître à nouveau telle tragédie. La Bibliothèque nationale de Bagdad, construite en 1920, numérise donc en ce moment un maximum d’ouvrages : histoire, philosophie, littérature… Un patrimoine mondial unique.

La lutte moderne contre l’obscurantisme a commencé : puisque Daesh brûle et détruit aveuglément tout ce qui ne correspond pas à sa vision de l’Islam, Internet préservera la richesse d’une civilisation. En prévision d’une attaque de l’EI, les équipes sont constituées pour numériser les plus anciens et les plus précieux manuscrits de la bibliothèque.

Un travail complexe et minutieux

« Nous avions un site alternatif, lors de l’invasion, pour les livres les plus importants et les documents du ministères du Tourisme », a expliqué Jamal Abdel-Majeed Abdulkareem, directeur par intérim des bibliothèques et des archives de Bagdad, « puis les livres et les documents importants ont été exposés à l’eau, parce que les chars américains ont détruit les canalisations ».

Pour palier ces dégâts, une nouvelle bibliothèque, dessinée par le cabinet londonien AMBS Architects, toujours en construction, devrait permettre d’abriter 2,8 millions de documents, et disposera de la plus grande salle de lecture du monde.

bibliodaesh3Mazin Ibrahim Ismail, chef du département microfilms, précise que des tests sur les documents du ministère de l’Intérieur datant du dernier monarque de l’Irak, Faisal II (1939-1958), sont actuellement en cours.  « Une fois que la restauration de certains des anciens documents de l’époque ottomane, âgés de 200 à 250 ans, est terminée, nous pouvons commencer à les photographier sur microfilm », explique Ismail. « Parfois, nous sommes en mesure de sauver ces livres et ensuite, d’appliquer d’autres techniques de restauration, mais avec d’autres, les dommages sont irréversibles », explique une employée, Fatma Khudair.

Le processus de restauration relève de la microchirurgie. Certains documents ont été froissés, d’autres sont trop âgés, ou encore brûlés, endommagés par les combats des années précédentes… d’autres encore ont été totalement fossilisés sous les assauts combinés des moisissures et des températures élevées.  « Ce sont les documents les plus difficiles à restaurer », explique Fatma Khudair, qui dirige le département restauration. « Nous devons donc utiliser un jet à vapeur spécialisé pour tenter de nettoyer et décoller les pages. Parfois, nous pouvons sauver quelques livre, d’autre fois, les dégâts sont irréversibles ».

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Un patrimoine multiséculaire à sauver

Les bibliothèques scientifiques musulmanes ont joué un grand rôle dans le développement de la civilisation humaine et dans la transmission des plus grands savoirs. A Bagdad, la tradition des bibliothèques d’envergure perdure : la Maison de la Sagesse (Bayt al-Hikma) par exemple, est de très loin la plus célèbre bibliothèque : elle est le modèle sur lequel furent fondées la majorité des bibliothèques scientifiques du monde musulman. Institution mondiale, elle attire des étudiants de toutes origines et religions. Fondée par le calife Abû Ja’far al-Mansûr, elle a évolué pour devenir la plus célèbre académie scientifique de l’histoire. On peut noter l’évolution majeure sous al-Ma’mûn, qui fit venir les plus grands traducteurs, copistes et savants de son époque, envoyant des missions jusqu’aux confins de l’empire romain pour contribuer à l’essor et à la supériorité de cette institution scientifique unique.

Aujourd’hui, mondialiser sur la toile le patrimoine méticuleusement assemblé et conservé au cours des siècles est la seule solution pour parer à la volonté destructrice d’une organisation qui entend « détruire toutes traces de l’Histoire et de la culture de l’Irak » (selon l’AP).

Sauver une culture laissée à l’obscurantisme

bibliodaesh2Autre mesure de prévention, la Bibliothèque nationale a fait don de plus de 2 500 livres aux établissements de la province de Djayala, désormais protégée par les forces irakiennes. Pour les employés de la Bibliothèque nationale, le partage de l’art et de la littérature est la clé de voûte de la lutte contre le terrorisme : « dès qu’une zone est libérée, nous leur envoyons des livres afin de reconstituer tout ce qui a été volé ou détruit, mais aussi, pour que les Irakiens aient accès à ces documents afin qu’ils puissent se sentir fiers de leur riche histoire », termine Abdulkareem.

Jusqu’au 24 août, les Dominicains organisent à Paris une exposition, « Mésopotamie, carrefour des cultures : grandes heures des manuscrits irakiens », présentant les ouvrages préservés de leur couvent de Mossoul. Une souscription a été mise en place pour apporter des fonds à ce travail de présentation, appuyé sur le livre Grandes Heures des manuscrits irakiens (350 pages, 30 ou 50 euros).

Et Jamal Abdel-Majeed Abdulkareem  de conclure : « Les fanatiques aimeraient que l’Histoire reflète leurs propres pensées. Les livres, eux, racontent comment cela s’est vraiment passé. C’est pour cette raison que, lorsqu’une zone est libérée (par l’armée irakienne), nous leur envoyons des livres pour remplacer ce qui a été volé ou détruit, mais aussi pour que les Irakiens puissent avoir accès à ces informations et puisse être fiers de leur riche histoire. »

A qui la faute alors?…  Écoutons Victor Hugo…

« Tu viens d’incendier la Bibliothèque ?

– Oui. J’ai mis le feu là.

– Mais c’est un crime inouï !

Crime commis par toi contre toi-même, infâme !

Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !

C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !

Ce que ta rage impie et folle ose brûler

C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage

Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.

Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.

Une bibliothèque est un acte de foi.

Et tu détruis tout cela, toi ?!

– Je ne sais pas lire. »

 

Elisabeth Raynal

2 Comments

  1. Laure Pasteau

    Bonjour

    Comment pourrions-nous les aider directement?
    Je serais prête à organiser une demande de don sur facebook ou au moins une lettre de soutien auprès de ces personnes .
    JE VOUS REMERCIE D’AVANCE DE VOTRE RETOUR.

    Bien à vous
    Laure Pasteau

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