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Bilan d’un week-end chaotique pour la paix civile

Vagues d’arrestations sans précédent, rupture du fragile cessez-le-feu maintenu depuis 2013 avec le PKK… Alors que la Turquie a mené sa troisième nuit consécutive de raids aériens en Irak et en Syrie, retour sur un week-end chargé en événements à travers tout le pays.

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Rue du quartier de Gazi, dimanche 26 juillet 2015.

L’attentat de Suruç survenu lundi 20 juillet dernier a provoqué une chaîne irréversible d’événements, bouleversant d’un même coup l’échiquier militaire du conflit syrio-irakien et la société civile turque. Après les rassemblements épars organisés par le HDP [parti pro-kurde] afin de dénoncer le terrorisme, mais également la politique ambiguë de l’AKP à l’égard du groupe État Islamique, le gouvernement a finalement franchi le cap de l’engagement militaire, dans la nuit de vendredi à samedi. Le tout sur fond d’arrestations en masse sur l’ensemble du territoire turc.

Vendredi : début des vagues d’arrestations sur le territoire turc

Dans 16 provinces, une vague d’arrestations sans précédent s’est abattue sur le territoire turc. Un coup de filet massif pour une opération anti-terroriste d’une ampleur rarement vue dans le pays. À la fin de la journée, près de 300 membres présumés d’organisations terroristes étaient arrêtés.

La presse révèle assez tôt que l’opération ne ciblait pas uniquement des personnes susceptibles d’appartenir au groupe État Islamique, mais également des membres du PKK ainsi que des fractions armées d’extrême-gauche telles que le DHKP-C, le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple. L’objectif de l’opération se veut donc double, reprenant la subtilité du discours du président Erdoğan pour lequel l’EI et le PKK devraient être considérés sur un pied d’égalité.

L’un de ces raids survenus dans le quartier à majorité alévie de Gazi, dans le nord d’Istanbul, cause ainsi la mort de l’activiste Günay Özaslan. Dans ce quartier réputé pour sa sensibilité d’extrême-gauche, des manifestations ont immédiatement succédé à l’annonce de ce décès.

En parallèle à ces exactions et ces violences, la Turquie surprenait la communauté internationale en s’engageant dans des frappes directes contre des positions du groupe Etat islamique dans le nord de la Syrie. Une entrée fracassante dans le conflit syrien, en représailles à l’attentat de Suruç et à l’agression de militaires turcs par des djihadistes à la frontière turco-syrienne. Une première vague de raids aériens eut lieu dans la matinée de vendredi, puis une seconde dans la nuit de vendredi à samedi.

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Depuis les bombardements de vendredi dernier, la Turquie ne peut plus revenir en arrière.

Samedi : premières frappes de la Turquie en Syrie et en Irak

Tâche d’ombre de l’opération : les dommages collatéraux subi par le YPG, force militaire kurde syrienne de premier plan dans la lutte contre l’EI. Le service de presse de cette milice « sœur » du PKK avait invité la Turquie a cessé de les prendre pour cible ; tandis que de nouveaux raids avaient été lancés sur les positions irakiennes du PKK. En réponse, des membres proches de l’état-major de l’organisation ont déclaré la fin du cessez-le-feu qui tenait tant bien que mal depuis le processus de paix enclenché en 2013.

Des agressions de policiers et des attaques armées de commissariat ont par la suite été reportées du sud de la Turquie jusqu’à Istanbul, où une nouvelle vague d’arrestations faisait près de 250 interpellations supplémentaires. À Istanbul toujours, une milice de gauche kidnappait un officier de police tandis que le gouverneur de la ville annonçait l’interdiction, pour raisons de sécurité, de la manifestation annoncée par le HDP pour le lendemain.

Dans le quartier de Gazi, les funérailles de l’activiste décédée la veille furent perturbées par l’arrivée de la police. Selon des rapports de manifestants sur place, les forces de l’ordre tentaient de pénétrer dans la mosquée où se trouvait le corps. Des mouvements de masse s’en sont suivis dans le quartier, afin de protéger l’accès à la mosquée.

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La violence de l’intervention a été comparée à un état de siège, Gazi, Istanbul.

Dimanche : scènes de violences à travers la Turquie, siège de Gazi

Dimanche enfin, les violences continuaient inexorablement. Des manifestations spontanées eurent tout de même lieu à Istanbul malgré l’interdiction prononcée par le gouverneur, sur fond de blocages des réseaux sociaux. Des rassemblement qui furent rapidement dispersés.

Dans le quartier de Gazi, les effectifs de police furent renforcés, empêchant la procession funèbre de Günay Özaslan. De violents affrontements s’en sont suivis dès 16h, les autorités faisant appel aux forces spéciales. Des échanges de tirs à balles réelles ont été reportés, provoquant plusieurs blessés parmi lesquelles une journaliste, ainsi que la mort d’un officier de police. La vision des rues calcinées fut largement reprise sur les réseaux sociaux turcs, où elle fut comparée aux images de Kobané ou encore de la bande de Gaza par les sympathisants pro-kurdes, non sans une arrière-pensée politique.

Le quartier fut complètement fermé aux journalistes et un couvre-feu instauré dans la nuit même, tandis qu’une troisième vague de raids aériens touchait à nouveau des bases du PKK en Irak. De nouvelles opérations anti-terroristes avaient été menées dans les milieux pro-kurdes et islamistes dans la même journée de dimanche, le nombre d’individus interpellés en l’espace de trois jours atteignant le chiffre faramineux de 850.

À l’issue d’un tel week-end, le pays connaît un tournant chaotique qui n’est pas sans rappeler les très agitées années 1970. L’histoire dira si l’AKP a commis une erreur en déclarant une guerre ouverte au PKK et à ses sympathisants, sur son propre territoire et au-delà. Dans un communiqué, les autorités ont aujourd’hui déconseillé aux Stambouliotes d’emprunter certains transports en commun tels que le métro. Signe que les risques d’escalades sont loin d’être écartés.

 

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