Le choix de la rédaction, Politique

Bilan d’une réunion extraordinaire sous tension au Parlement

A l’appel du Parti républicain du peuple (CHP), une séance extraordinaire s’est tenue à l’Assemblée mercredi 29 juillet. A l’ordre du jour, un débat houleux sur le vote d’une motion pour créer une commission parlementaire chargée de définir les causes de l’augmentation des attaques terroristes et les réponses à y apporter. Deux camps se sont affichés : CHP-HDP pour, AKP-MHP contre.

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Les travaux de la Grande assemblée nationale de Turquie (TBMM) sont habituellement suspendus du 1er juillet au 30 septembre. Mais dans le contexte politique tendu qui a suivi l’attentat-suicide de Suruç le 20 juillet dernier, il était nécessaire qu’un débat démocratique se tienne entre représentants du peuple, et ce dans l’hémicycle plutôt que par médias interposés. Après la tentative avortée du Parti démocratique des peuples (HDP) de convoquer une session extraordinaire dès le 22 juillet, notamment faute de l’apport des voix du CHP, c’est finalement le CHP qui est parvenu le 27 juillet à réunir seul plus que les 110 bulletins requis (il compte 132 députés). En vertu de l’article 93 de la Constitution, le président de l’Assemblée İsmet Yılmaz a donc entériné le vote et a appelé tous les députés à se réunir ce mercredi 29 juillet à 15h.

L’objet de cette réunion extraordinaire était « le vote d’une motion visant à l’ouverture d’une enquête parlementaire censée définir les causes de l’augmentation des actes terroristes qui menacent la paix sociale et déterminer les mesures à prendre », comme le mentionne le communiqué du président de l’Assemblée. Sous la présidence de Şafak Pavey, députée CHP, les chefs des quatre formations politiques et le représentant du gouvernement se sont exprimés à la tribune. Mahir Ünal a pris la parole au nom de l’AKP, Murat Özçelik pour le CHP, Ümit Özdağ pour le MHP, Osman Baydemir pour le HDP et Bülent Arınç a fait part de la position de l’exécutif en tant qu’adjoint du Premier ministre. Si le CHP et le HDP étaient favorables à la motion, l’AKP y était opposé et le MHP s’est d’abord abstenu avant que certains de ses membres décident de voter contre.

Daesh, PKK ou les deux ? Chacun pointe différents responsables des troubles

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Şafak Pavey (CHP) assurait la présidence de la séance.

En ouverture des débats, le discours de la présidente de séance se voulait lénifiant et fédérateur. Şafak Pavey a d’abord cherché à responsabiliser les députés face à l’enjeu d’une telle réunion dans le contexte de crise qui a suivi l’attentat-suicide de Suruç : « Chaque tension que nous créerons dans cet hémicycle pourra être perçue comme un soutien à la violence à l’extérieur ». Et a ensuite voulu susciter l’union des forces politiques : « Nous sommes dans cette assemblée pour apporter notre contribution à ce pays qui vaut plus que nos intérêts personnels. La violence politique nous oblige à agir rapidement. » Achevant son discours préliminaire par un appel à la « mémoire commune » des députés pour montrer qu’une sortie de crise était envisageable, Şafak Pavey a-t-elle voulu faire référence aux protestations liées au mouvement de Gezi en 2013, ou aux précédents des années 1990 lorsque l’exécutif et la guérilla kurde du PKK s’opposaient dans un conflit meurtrier, voire aux années 1970 où les factions politiques s’affrontaient quotidiennement dans la rue ?

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Bülent Arınç (AKP).

Faisant fi de ces appels à l’apaisement, le représentant du gouvernement Bülent Arınç, premier à s’exprimer à la tribune, a désigné le HDP comme co-responsable des troubles actuels. Il s’est d’ailleurs focalisé sur la rupture du dialogue avec la guérilla kurde, entamé deux ans plus tôt, et qu’il a attribuée en partie au HDP, plutôt que sur les raisons de l’attentat-suicide de Suruç : « Nous avons pu noter qu’en dépit de nos avancées positives, l’organisation indépendantiste [le PKK] n’a pas agi dans le sens du processus de paix. Il avait été conclu en mai 2013 que les éléments armés devaient quitter le pays. Mais l’organisation a poursuivi ses actions violentes. Les évènements des 6 et 7 octobre [2014] figurent comme le point de rupture, et depuis le 7 juin [2015, date des élections législatives] des entrées illégales ont été rapportées. Malgré la désinformation produite par les membres de l’organisation indépendantiste et du HDP, le gouvernement a fait des concessions. Il est apparu que les politiciens du HDP ont tenu des propos en faveur de la création d’un Etat indépendant. Avant les élections du 7 juin, les membres de l’organisation indépendantiste et ses démembrements ont utilisé le processus de paix comme moyen de pression ».

D’après M. Arınç, parmi les plus de 1 000 arrestations menées depuis le 24 juillet, 31 individus étaient suspectés de lien avec le groupe Etat islamique, pourtant déclaré par le gouvernement comme l’auteur de l’attentat-suicide de Suruç. Nombreux sont ceux en revanche qui font partie du PKK, qui a revendiqué l’assassinat de onze agents des forces de sécurité en représailles contre le gouvernement turc que l’organisation juge ambiguë dans sa lutte contre le groupe Etat islamique.

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Murat Özçelik (CHP).

Pour Murat Özçelik, qui a pris la parole au nom du CHP, les mesures de sécurité suffisantes pour lutter contre Daesh n’ont pas été mises en œuvre et il craint l’importation en Turquie de la guerre civile syrienne. Après avoir rappelé que 46 Turcs ont perdu la vie depuis le 20 juillet (31 jeunes dans l’attentat de Suruç et 15 agents des forces de sécurité), il vise l’immobilisme du gouvernement turc : « Au tout début, la Turquie n’a pas adopté d’attitude ni de mesures contre Daesh. Faute d’avoir endigué la progression de Daesh à ce moment là, l’organisation a pu lancer une campagne de recrutement, un processus de propagande et près de 10 000 citoyens turcs ont pris part à ces activités ou se sont eux-mêmes rendus en Syrie pour se battre ».

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Ümit Özdağ (MHP).

Comme Bülent Arınç, Ümit Özdağ, député du parti nationaliste MHP, s’est également principalement concentré sur la lutte contre le PKK. Il a ainsi ironisé sur l’aveu d’échec du président Erdoğan qui constatait vendredi 24 juillet que « le processus de paix n’est plus à l’ordre du jour ». Ainsi la nouvelle stratégie adoptée par l’exécutif ciblant la guérilla kurde va selon lui dans le sens de ce que le MHP a toujours préconisé, à savoir une opposition frontale et sans concession avec le PKK. Il s’est d’ailleurs avoué « heureux d’entendre M. Arınç reconnaître qu’ils avaient eu tort [de mener le processus de paix] ». Et selon lui « la voix de sortie [de la crise actuelle] est de reprendre l’Est des mains du PKK », ainsi que de « compter comme nulles les voix données au HDP », une attitude à l’égard du HDP qu’il considère être « le résultat de notre attachement à la démocratie ».

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Osman Baydemir (HDP).

Pour sa part, le représentant du HDP Osman Baydemir a voulu relayer le message d’apaisement de la présidente de séance : « Dans la situation où nous nous trouvons tous ensemble, il est de notre responsabilité de mettre fin à ces pratiques conflictuelles. Je veux faire appel à la conscience de chacun, si nous n’adoptons pas une attitude claire, nous serons responsables des prochains morts ». Il a ensuite voulu appuyé ses propos en rappelant que le fondement du rassemblement de jeunes à Suruç était l’union des peuples et la solidarité : « Les jeunes qui ont été assassinés à Suruç symbolisaient l’union de Turcs et de Kurdes venant des quatre coins du pays afin de panser les plaies commises par Daesh [à Kobanê] qui s’est rendu coupable de crime contre l’humanité ». Enfin, Osman Baydemir a répondu aux accusations portées par Bülent Arınç qui a soupçonné le HDP et le PKK de profiter du processus de paix comme moyen de pression : « Soyez certains que nous mesurons aujourd’hui toute la valeur de l’absence de violence entre 2013 et les récentes élections. Mais si des enquêtes avaient été ouvertes concernant les près de 200 attaques prenant pour cible le HDP, la Turquie n’aurait certainement pas connu le massacre de Suruç ». Il fait notamment référence aux attaques perpétrées durant le rassemblement politique du HDP avant les élections de juin : les bombes à sous-munitions utilisées alors, se sont révélées être identiques à celles employées à Suruç.

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Ahmet Aydın (HDP).

Prenant la parole en dernier, le chef du groupe AKP au Parlement Ahmet Aydın a pu défendre la politique du gouvernement: « Je vous ai surtout entendu parler du HDP et de près de 10 000 citoyens turcs qui seraient liés à Daesh. D’après mes informations, ils seraient plutôt entre 1 000 et 1 300. Bien entendu, notre vœu est qu’aucun de nos compatriotes n’intègre une organisation terroriste ». Il a surtout voulu montrer qu’il n’y avait aucun lien entre les opérations antiterroristes et de potentielles élections législatives anticipées : « Ils essaient de créer un lien entre les opération et les élections anticipées. Certains prétendent que l’AKP ferait payer le résultat des élections [du 7 juin 2015] aux Kurdes. Bien sûr, nous aurions préféré continuer à gouverner seuls, mais pourquoi vous en prenez-vous au président Erdoğan ? C’est le seul dirigeant qui ait initié un processus de paix ». Et de rajouter plus loin : « Ceux qui insinuent que l’AKP et Daesh ont des liens sont des menteurs et des calomniateurs. Ce sont des accusations sans fondement. Nous n’acceptons le terrorisme ni dans notre pays ni dans la région, ce que nous voulons c’est la paix et la bonne entente ».

Ce qu’il reste de la réunion : pas d’enquête parlementaire mais une polémique

Après les différents discours, le vote de la motion -visant à créer une enquête parlementaire pour déterminer les causes du regain des actes terroristes et définir les solutions à y apporter- a été ouvert et la motion a été rejetée. Il faudra donc s’en tenir aux seules déclarations de chacun des camps puisqu’aucun rapport parlementaire ne pourra être établi. L’AKP a voté contre et les députés MHP se sont abstenus même si certains ont préféré votre contre également. En revanche, députés du CHP et du HDP ont voté en faveur de la motion. Dans sa prise de parole, le député CHP Murat Özçelik a dit soutenir la motion pour que le Parlement ait accès aux détails des négociations menées pendant deux ans entre le gouvernement et la guérilla kurde du PKK : « Il est dommageable que le processus de paix n’ait pas été conduit main dans la main avec le Parlement. S’il faut nous battre et agir contre le PKK nous devons en savoir davantage ». Le député HDP Osman Baydemir ajoutant qu’une enquête parlementaire soit la seule issue à la crise : « Si aujourd’hui dans cet hémicycle nous votons pour et que le groupe AKP vote pour, alors je vous promets que l’escalade de violence prendra fin en 48h ».

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Mais ce que l’on retiendra surtout de cette session extraordinaire, ce sont les propos du Premier ministre adjoint Bülent Arınç qui a lancé à la députée HDP Nursel Aydoğan qui l’interrompait pendant sa déclaration : « Tais-toi, en tant que femme tais-toi ! ». Elle réagissait aux propos du représentant de l’exécutif qui venait de déclarer à la tribune : « Si [à la place d’Osman Baydemir] la co-présidente du HDP [Figen Yüksekdağ] s’était exprimée elle aurait dit : « Nous soutenons le PKK et le PYD ». Et si le co-président du HDP [Selahattin Demirtaş] s’était exprimé il aurait affirmé : « Prenez les armes et faites payer le prix fort au gouvernement ». »

Les réseaux sociaux ont vivement réagi à ces propos sexistes, tout comme en juillet 2014 lorsque M. Arınç avait affirmé que « Les femmes ne doivent pas rire trop fort en public ». Cette fois-ci, le mot dièse « En tant que femme nous ne nous tairons pas » a rallié les personnes choquées et offensées. Elles sont déjà près de 50 000 à avoir signé la pétition lancée sur la plateforme participative Erktolia.

Damien Lannaud

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