Société

« À Bilgi, notre objectif est de préserver une culture du libéralisme et des libertés »

Remzi Sanver, recteur de l’université de Bilgi d’Istanbul, l’une des plus grandes universités privées de Turquie, fondée en 1996, nous présente le fonctionnement de l’enseignement supérieur en Turquie en général, mais aussi de la spécificité de l’enseignement à Bilgi.

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Depuis combien de temps êtes-vous à l’université de Bilgi ?
Je suis arrivé en 1998, après avoir terminé mon doctorat. J’ai commencé en tant que jeune professeur assistant. Cela fait maintenant quinze ans que j’y enseigne, ce qui fait de moi un des plus anciens de Bilgi. J’occupe cependant la fonction de recteur depuis seulement deux ans.

Quelle est la particularité de l’université de Bilgi ?
Bilgi est l’une des premières universités privées de Turquie et, depuis sa fondation, elle s’est occupe une position assez unique dans le système universitaire turc. Bilgi a été établi par des leaders intellectuels turcs mécontents de la santé de la démocratie dans leur pays.
Opposés en certains points au fonctionnement des institutions politiques, ils souhaitaient redessiner les contours du système pour le rendre plus démocratique, selon les standards européens. A cet égard, ces universitaires, sensibles et souvent engagés politiquement ou socialement, avaient une conception de l’université bien différente de ceux qui la compare à une « tour d’ivoire », plus proche de celle d’une institution qui touche la société dans son ensemble. En cela, l’indépendance de l’université vis-à-vis de l’État était primordiale.
Je pense aujourd’hui que Bilgi a remporté ce pari. L’université est financée par les inscriptions, dont les frais restent certes relativement élevés.

Sur quelle base est dispensé l’enseignement ? En quoi vous différenciez-vous des autres universités de Turquie ?
Avant tout, l’université se caractérise par cette culture d’indépendance. Bilgi n’a pas hésité à adopter des positions courageuses dans l’histoire de la Turquie. Nous avons par exemple soutenu une conférence sur le génocide arménien et organisé la première conférence sur le problème kurde. Par ailleurs, nous avons toujours soutenu les filles voilées pendant la période où le voile était interdit partout ailleurs. De nombreux étudiants ont choisi Bilgi pour cette culture libérale.
En ce qui concerne l’enseignement, Bilgi a d’abord été une université de sciences sociales. Ceci s’explique aussi par la localisation de l’université. Nous avons touché les quartiers alentours. Par exemple, l’un de nos premiers campus, qui existe toujours, s’est implanté à kuştepe, quartier connu pour être mal fréquenté. L’ouverture du campus a changé la vie du quartier. Des cours d’anglais gratuits ont été dispensés aux jeunes du quartier. Les étudiants y ont activement contribué, il était important pour beaucoup d’entre eux de toucher cette population. Ces actions ont créé une culture d’ouverture, d’internationalisation, donnant aux étudiants la possibilité de réaliser des échanges universitaires.
Bilgi n’est plus seulement une université de sciences sociales. D’autres filières s’y développent comme l’école d’architecture. Bilgi correspond aujourd’hui aux standards internationaux. Nous les suivons tout en restant fidèles à notre culture humaniste, démocratique, ouverte et horizontale.

Mais, alors, dans une université de culture humaniste, où est la francophonie ?
Elle est un peu partout ! Mais à vrai dire surtout au niveau des académiciens. Il n’y a malheureusement pas d’enseignement en français. On a essayé, sans succès. Il aurait fallu investir beaucoup de personnes pour proposer des programmes uniquement en français. Nous y avons pensé, mais il n’y a que peu d’étudiants qui en font la demande.
Néanmoins nous recevons énormément d’étudiants venant d’universités francophones, surtout avec la France.
Parmi les enseignants, nous comptons plusieurs francophones ; beaucoup d’entre eux sont issus de Galatasaray, comme moi, de Saint-Benoît, ou de Saint Joseph. On peut penser que le climat général de cette université attire des gens qui ont une culture francophone. Et puis il ne faut pas oublier que nous recevons toujours de nombreux étudiants ayant effectué leur enseignement secondaire au sein d’écoles francophones en Turquie.
Mais il est vrai que la francophonie n’a jamais été une politique menée par l’université.

Votre université s’approche-t-elle du concept de l’université européenne ?
Notre modèle est plus proche de celui des universités anglophones que de celui des universités françaises. Cependant il faut savoir qu’à l’heure actuelle les universités européennes suivent de plus en plus le modèle américain. Le processus de Bologne n’est autre qu’une standardisation qui vise à rapprocher les universités européennes du système américain. La Turquie participant également au processus de Bologne, on peut dire que nous sommes de plus en plus européens, et en fait plus proche du système américain.

Que pouvez-vous nous dire de la multiplication des universités privées en Turquie et l’employabilité de leurs diplômés ?
Le taux d’accès des jeunes aux études supérieures en Turquie est assez bas comparé à la France. Je pense que le projet des universités privées a été un grand succès. Elles jouent un rôle de poids dans le système turc. Aujourd’hui, il y a un grand nombre d’étudiants qui sans elles n’auraient pas eu accès à l’enseignement supérieur. Pour autant, ces nouveaux diplômés pourront-ils trouver un emploi à la fin de leurs études ? Telle est la question.
L’employabilité est un des objectifs majeurs du processus de Bologne. A ce niveau les résultats ne sont pas excellents, mais ce qui n’est pas nécessairement propre aux universités privées, et valable pour beaucoup d’universités publiques aussi. Je pense que le système universitaire turc doit mettre l’accent sur ce problème ; se doter de programmes où les étudiants auraient beaucoup de chances -ou du moins plus de chances- de trouver un travail. A Bilgi, ce problème est beaucoup moins présent qu’ailleurs.

Pourquoi ?
Tout d’abord nous essayons de faire de l’apprentissage d’une langue étrangère une priorité. Ensuite, nous insistons beaucoup sur la méthodologie. Enfin nous tâchons de proposer un enseignement de qualité capable d’apporter des solutions aux problèmes des entreprises.

Comment allez-vous garder la tradition de Bilgi et la faire évoluer ?
A l’administration de l’université, ce que nous nous efforçons de faire sans mêler est de préserver cette culture libérale. Aussi longtemps que cet attachement aux libertés existera, les membres de Bilgi pourront s’exprimer. Ainsi, l’identité générale de Bilgi ressemble à une sorte d’agrégations des identités de ses individus. Il me semble inapproprié et même dangereux en tant que recteur de dicter une seule et unique ligne de conduite. Nous avons préservé cette culture de libéralisme, de libertés dans le système.

Concernant votre propre carrière, comment voyez-vous les années à venir ? Voilà maintenant deux ans que vous avez été nommé recteur.
Je suis nommé à ce poste pour quatre ans, il m’en reste encore deux. Je ne préfère pas renouveler car cela exige de consacrer beaucoup de temps. J’aime beaucoup ce que je fais mais cette responsabilité m’a obligé à arrêter momentanément mes recherches.

Donc, vous continuerez à Bilgi mais en tant que chercheur ?
J’espère bien !

Propos recueillis par Mireille Sadège, Clémence Guerrier et Hind Al Aissi

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