Dossiers, Economie

La bonne santé des relations économiques franco-turques passe par un dépassement des différends politiques

Souvenez-vous, lors de sa visite en octobre dernier à Istanbul le ministre du Redressement Productif Arnaud Montebourg avait affirmé que « L’objectif de [la France et de la Turquie] est de faire de nos relations économiques reconstruites le point de solidité entre nos deux pays, quelles que soient les vicissitudes politiques« . Lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy, les relations diplomatiques s’étaient progressivement dégradées en raison de l’opposition de l’ancien président à l’entrée de la Turquie dans l’UE et la proposition de loi – aujourd’hui annulée – de la condamnation de la négation du « génocide arménien ». Mais depuis l’arrivée de François Hollande à la présidence, les questions politiques demeurent plus discrètes : la priorité, pour Ankara comme pour Paris, reste les relations économiques entre les deux pays. Quatre réacteurs nucléaires d’une puissance de 1.100 mégawatts chacun doivent entrer dans la composition de la deuxième centrale nucléaire de la Turquie et le ministre français était en mesure de promouvoir le savoir-faire français en la matière. Posant les jalons d’une prochaine visite d’État de François Hollande en Turquie, le climat se réchauffe officiellement : la dernière entrevue gouvernementale remonte à celle de François Mitterrand en 1992 !

La Turquie dans l’espace économique international

Photo rayonnement Turquie

Rayonnement économique de la Turquie

Pour bien comprendre les dynamiques de la Turquie, il est impossible d’aborder le sujet sans définir les principaux agrégats macroéconomiques. Selon ces derniers, la Turquie semble se porter comme un charme ! Le pays est progressivement devenu le premier pays de l’OCDE en croissance cumulée sur la période 2003-2010 et si les prévisions s’avèrent exactes, le sera encore pour 2011-2017. Ainsi obtient-elle en 2011 le deuxième taux de croissance mondiale, juste derrière la Chine et ses 9,6% ! Avec un taux de chômage de 9%, un déficit public de -1% et une dette de 40% du PIB annuel en 2011, la Turquie semble à priori plus attractive que la France et en capacité de répondre aux critères de Maastricht (faut-il le rappeler, le déficit de la France approche les -4% et sa dette est de 93,4% du PIB). Affectée en 2001 par une grave crise économique, la Turquie n’a pas connu de crise financière en 2008 grâce à un système bancaire et financier entièrement refondé quelques années plus tôt. Ne faisant pas partie des BRIC mais étant certainement un pays émergent, la Turquie est une petite Chine : à moins de 5 heures d’Istanbul, le pays couvre un potentiel de consommateur d’environ 1,5 milliard de personnes, soit 25% du commerce mondial ! Elle est aujourd’hui la première puissance du Moyen Orient, la septième d’Europe et la quinzième mondiale. La vitalité de l’économie turque s’explique principalement par un marché intérieur de 75 millions de consommateurs potentiels (avec une population d’âge moyen de 29 ans, c’est-à-dire dynamique), une consommation encouragée par le secteur bancaire et, par conséquent, par un pouvoir d’achat augmentant. Ses investissements, soutenus eux aussi, représentent 20% du PIB en 2010 et encouragent la prospérité des firmes. Avec 112 et 177 milliards de dollars, la Turquie est respectivement le quinzième exportateur et le vingt-deuxième importateur mondial. Les échanges extérieurs représentant 48% du PIB, l’économie turque est relativement ouverte et la balance commerciale du pays est déficitaire d’environ 40 milliards de dollars. Enfin, et non des moindres, l’Union Européenne est le premier partenaire commercial de la Turquie.

Les relations franco-turques : un besoin de l’autre réciproque

L’ambition de la Turquie n’est plus à démontrer : elle désire progressivement parvenir à la reconnaissance mondiale et sa candidature pour les Jeux Olympiques en était un parfait symbole. En plus de sa position géographique qu’elle a toujours su tourner à son avantage, le pays parvient à s’assurer un leadership économique. En 2023, pour le centenaire de la République, l’objectif est de tripler les exportations turques (qui ont déjà été multipliées en 9 ans) pour arriver à une somme de 500 milliards de dollars d’exportation. Cette volonté expansionniste très forte, impossible sans investissements, joue tout à fait en faveur de la France. Le déficit de la balance commerciale et le taux d’épargne, bien qu’élevé (14% du PIB), ne suffisent pas à fournir les sommes nécessaires à la consommation privée et au développement du pays et la Turquie doit faire appel aux Investissement Directs à l’Etranger. Dans le secteur de l’énergie par exemple, 130 milliards d’investissements sont recherchés pour les dix prochaines années. Dans le secteur des transports, ferroviaires mais aussi aériens, ce sont 110 milliards qui sont demandés. Dans le secteur de la construction, sept millions de résidences seront bâties, représentant 450 milliards d’investissement. Tout est déjà planifié : puisque la Turquie a su tripler ses exportations en 9 ans, elle saura maintenir la même logique d’ici 2023.
Devant une telle opportunité, la croissance de la France pourrait passer par la croissance de la Turquie. En 2012, le commerce extérieur de la France avec la Turquie s’élevait à 12 milliards d’euros d’échange soit une progression de 7% par rapport à l’année précédente. Les secteurs français de l’automobile, de l’aéronautique, des matériels électriques ou des cosmétiques sont très demandés et la balance commerciale de la Turquie était positive de 800 millions d’euros en 2012 (la Turquie reste l’un des rares pays avec qui la balance commerciale française n’est pas négative !). La France est le troisième partenaire européen de la Turquie, derrière l’Italie et l’Allemagne. Elle est tout à fait en mesure de répondre à la demande turque et les entreprises françaises semblent aujourd’hui conscientes de l’opportunité que représente la Turquie. De plus en plus de sociétés investissent, font des acquisitions, achètent des participations dans des entreprises turques et, lentement mais sûrement, les entrepreneurs français, encouragés par la ministre du Commerce Extérieur Nicole Bricq, commencent à réaliser pleinement le potentiel de la Turquie. Le secteur ferroviaire devant considérablement s’améliorer en Turquie dans les dix prochaines années, aussi bien dans le domaine des trains à grande vitesse que dans le domaine des transports urbains, l’expertise de la France en la matière la place en partenaire de choix. Le tourisme médical devenant une nouvelle activité en pleine expansion en Turquie, l’offre de matériel médical par les entreprises de Rhône-Alpes pourrait tout à fait correspondre à la demande turque dans le secteur de la santé. Le monde du luxe se laisse aussi peu à peu découvrir par une nouvelle génération de Turcs plus aisée : alors que les grandes enseignes étaient jusque-là cantonnées à des corners dans les magasins, elles parviennent progressivement à avoir pignon sur rue. Beaucoup de marques de textile françaises, dans un pays « textile » où jusqu’à présent la concurrence était sans pitié, sont en mesure de trouver satisfaction. Pour ne citer que les derniers arrivés sur le marché : Zadig & Voltaire vient d’ouvrir un magasin et les Galeries Lafayette ont signé un accord avec un groupe turc pour s’implanter en 2015. La relation du peuple avec le luxe est en train de changer, non seulement concernant la Turquie mais aussi la région et la réputation de la France n’étant plus à faire dans ce domaine, d’intéressantes parts de marché s’offrent à elle et la Turquie commence enfin à être considérée avec l’attention qu’elle mérite.

Le marché turc, un marché adapté à la France

Non seulement la Turquie est un marché particulièrement intéressant parce qu’en plein développement et géographiquement intéressant, mais il est aussi très bien adapté à la France. La Turquie dispose d’un réseau d’écoles francophones relativement développé permettant ainsi d’avoir des relais d’anciens diplômés dans les entreprises aujourd’hui. En réalité, il semble exister un tropisme français chez les Turcs qui n’a pas de réciproque : ces derniers apprécient la technologie française à sa juste valeur et la principale difficulté serait de convaincre les entreprises françaises de venir s’installer en Turquie. La France réalisant de plus en plus le rôle qu’est en train de jouer la Turquie dans la région et les autorités françaises encourageant les investissements en Turquie, les choses sont progressivement en train de changer.
Abrogeant le système désuet du système juridique ottoman basé sur la décision d’un juge unique sans cadre juridique bien défini, Atatürk demanda l’application des codes civils et des codes des obligations les plus avancés de l’époque pour construire la nouvelle base juridique de la jeune République turque. La jurisprudence ressemble fort depuis lors au modèle français, basé sur le Droit et un système de Cours. Les entreprises françaises sont de ce fait dans un climat juridique serein, étant déjà familières avec les procédures. De plus, la Turquie ayant entamé de très profondes réformes au début des années 2000 en vue d’une possible négociation avec l’UE, le code du travail et le code du commerce suivent une progression européenne extraordinaire. Sa dernière modification datant de Juillet dernier, le code de commerce turc doit certainement être plus moderne que le français et toutes les adaptations législatives sont menées en faveur des entreprises étrangères. Certains avantages, s’apparentant parfois à des pratiques de paradis fiscaux (voir encadré ci-dessous), sont en mesure de faire pencher la balance du côté turc.
Depuis 1996, l’Union Douanière européenne est appliquée en Turquie, stipulant qu’elle répond aux règlementations de l’ATR : un certificat de circulation établi par le service douanier du pays d’exportation et s’adressant au destinataire permet la libre circulation des marchandises. Autrement dit, les entreprises françaises travaillent avec la Turquie comme elles pourraient travailler avec d’autres pays de l’UE.
Les relations économiques entre la France et la Turquie vont certainement s’intensifier dans les temps à venir. La Turquie n’est plus seulement un pays exotique en voie de développement, elle est progressivement devenue un pays industriel jouant de son poids économique et politique sur la scène internationale. Après tout, la Turquie est le seul pays du G20 dont la note donnée par les agences de notation a été augmentée, passant de BB à BB+ pour Standard & Poors. Goldan Sachs prévoit quant à elle une entrée de la Turquie dans le top 10 mondial d’ici 2050, annonçant ainsi un retour de la Turquie vers la plaque tournante essentielle qu’elle a été.
Si la France veut prendre part au jeu et miser toutes les cartes qu’elle a en main, elle doit avant tout être en mesure d’analyser et de connaître le caractère de son partenaire. Peut-être ne devrait-elle se focaliser que sur les avantages économiques qu’elle aurait à gagner en renforçant les liens qu’elle dispose déjà avec la Turquie. Peut-être les aspects diplomatiques et politiques sont-ils, en ces temps de crise particulièrement durs pour les entreprises françaises, à mettre de côté pour qu’ensemble la Turquie et la France tirent leur épingle du jeu. Si la France parvient à construire les quatre réacteurs entrant dans la composition de la centrale nucléaire, 1500 emplois sur place et 4500 en France seront créés, sur une période d’environ 10 ans. Le jeu n’en vaudrait-il pas la chandelle ?

La Turquie, un avantage certain pour les entreprises

En Turquie, créer une Société Anonyme ne requiert qu’un seul individu et un capital minimum de 25 000€, contrairement à la France qui exige sept personnes et 37 000€. Après deux ans de développement de la société, il est possible de revendre ses parts sans payer aucun impôt sur la plus-value des actions. Rappelons qu’en France, la plus-value de cession est imposée à un taux forfaitaire de 27% si le seuil de cession de 15 000est dépassé.

Désirant attirer les entreprises étrangères, cet argument financier fait définitivement pencher la balance en faveur de la Turquie.

 


Louise Pierre

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