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Can Baydarol : « Aucun plan européen ne peut avoir de répercussions concrètes sur le long terme sans que les politiques internes ne soient changées »

En ce début d’année 2017, il est important de dresser un bilan économique du monde et notamment de ses principaux continents acteurs de la mondialisation comme les États-Unis, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie. Can Baydarol, journaliste turc et spécialiste de l’Europe et de ses problématiques économiques, a accepté de nous aider à établir un constat de cette année 2016 et de dessiner les éventuelles perspectives d’avenir auxquelles nous serons confrontés.

2017-01-07-18-00-11L’année 2016 a été marquée par le terrorisme, la guerre, la crise migratoire et les élections. Mais qu’en est-il de la crise économique européenne, où en sommes-nous ?

La crise économique est toujours présente. Ce n’est pas une crise monétaire, c’est une crise de structure. L’Union européenne (UE) a créé une monnaie fédérale alors que le système est complètement confédératif. La monnaie est sous le contrôle de la Banque centrale européenne, mais ceux qui dépensent ne sont pas contrôlés. L’UE devrait changer ce système. Elle a besoin de politiques fiscales. La genèse de l’extrême droit qui est complètement contre l’UE ne facilite pas les choses. Nous allons dans quelques mois recommencer à parler de cette crise économique.

Entre l’Asie, l’Europe et les États-Unis, quel continent arrive le mieux à s’en sortir de la crise et pourquoi ?

Depuis dix ans, avec l’apparition des Chinois sur la scène économique et un taux de croissance de 10%, tout le monde pense que le cœur de l’économie et de la politique doit se réaliser en Asie. L’Europe connaît beaucoup de crises à la fois économiques et monétaires, mais également d’autres liées au vieillissement de sa population. Les investisseurs européens investissent alors en Asie, mais également ailleurs. Comme en Turquie par exemple. Car s’il est bon de faire des investissements en Asie, la capacité monétaire du continent est très basse. C’est pourquoi l’Europe sera dans une dizaine d’années le meilleur marché d’investissements pour la Turquie. Les États-Unis sont trop éloignés. L’Irak du nord est aujourd’hui contrôlé par l’Iran qui a toujours été un concurrent pour la Turquie qui veut aussi dominer cette région. La Turquie a également des problèmes de frontières.

La région du Caucase est sous l’influence de la Russie qui ferme leurs postes frontaliers. Même si les Turcs ont essayé de normaliser leurs relations, cela reste une tâche difficile. Donc la priorité reste l’Europe. Nous avons 17000 investisseurs en Turquie, 67% d’entre eux sont des Européens. Ces derniers produisent en Turquie et exportent en Europe. Depuis dix ans, il ne s’agit plus de l’économie turque, mais de l’économie en Turquie.

Pour 2017, il faudra réorganiser cette union douanière entre l’Europe et la Turquie. Il y a une forte tension politique entre la Turquie et l’Europe, mais par contre économiquement les Européens sont bien intégrés à l’économie turque et réciproquement.

L’Iran fait son retour sur la scène internationale, comment cela influence-t-il l’économie du Moyen-Orient ?

Le retour de l’Iran est ambivalent. La Turquie en bénéficie, mais est également en concurrence avec ce pays.

L’Iran a toujours eu de l’influence au Moyen-Orient. En observant cette région, on se rend compte qu’il y a trois États qui se distinguent : l’Iran, l’Égypte et la Turquie ; et depuis 1947 : Israël.

En 417 a eu lieu la dernière guerre entre l’Iran et la Turquie. Depuis, les frontières sont toujours les mêmes, mais ils se battent toujours pour avoir l’ascendant sur le Moyen-Orient. L’Iran joue très bien les règles de la diplomatie. Il veut influencer le passage du pétrole jusqu’en Syrie. Pourtant il est peu probable que l’Iran devienne un leader économique dans la région, car les États-Unis ne veulent pas s’allier à l’Iran… Avec Trump ça sera impossible.

Quel sera l’impact de l’élection de Donald Trump en tant que président des États-Unis sur l’économie mondiale ?

Trump considère que Barack Obama, son prédécesseur, a concédé beaucoup de choses à l’Iran et il aimerait que cela cesse. N’oublions pas l’importance de l’influence d’Israël dans la région, un des grands alliés des Américains. L’Iran représente un danger pour les Israël. À cause de leur politique interne dans le domaine financier, les États-Unis n’ont pas d’autres choix que de choisir la Turquie plutôt que l’Iran.

En revanche, il y’a beaucoup d’incertitudes quant à ce que va être la politique de Donald Trump.

Il y a deux facteurs qui peuvent nous aider à esquisser des suppositions. Le premier est qu’il est contre le Traité transatlantique, un accord commercial entre l’UE et les États-Unis qui est très important pour l’économie européenne.

Après l’élection de Donald Trump, l’euro risque de perdre de la valeur. Il veut s’engager dans une nouvelle politique économique isolationniste et faire augmenter les intérêts ce qui fera chuter la valeur de l’euro.

Quand la monnaie est trop valorisée, on ne peut pas vendre ce qu’on produit. Cela peut donc être une bonne nouvelle pour l’UE, car elle aura ainsi la chance d’exporter davantage.

En Grèce, en France et en Italie, des mesures d’austérité et de baisse des dépenses publiques ont été invoquées pour remédier à la crise économique. Sont-elles réellement des solutions efficaces ?

L’Allemagne dicte les lois puisque c’est elle qui paie pour les déficits de la France et de l’Italie. Les citoyens européens ne veulent pas de l’austérité, car cela signifie qu’ils peuvent moins dépenser. Mais il n’y a pas d’autres solutions. Quand on fait une monnaie commune, il faut avoir des politiques fiscales communes. Quand ce n’est pas le cas, il faut couper dans les dépenses.

Concernant la situation économique actuelle en France, comment la décrire ? Quelles sont les perspectives d’avenir ?

Tout va dépendre des résultats de l’élection présidentielle. Si nous imaginons que ce sera François Fillon le candidat élu, c’est très probable qu’il opte pour l’austérité. Le vieillissement de la population est aussi un problème en France. L’Hexagone doit donc jouer un peu plus la carte de la démocratie concernant les migrants. La France n’arrive pas à intégrer ses jeunes issus également de familles d’immigrés, les attaques terroristes sont une manifestation de ce manque d’intégration. Or, le terrorisme a d’importantes répercussions sur l’économie européenne.

Selon vous, pourquoi François Hollande n’a pas réussi à relancer l’économie française ?

François Hollande ne peut rien faire, car il a les mains liées à l’UE. Quand on a un déficit budgétaire comme celui de la France et un partenaire comme l’Allemagne qui prend la majorité des décisions, on est difficilement libre d’agir. Il n’a pas la possibilité de faire des choix politiques. Or, si la vie politique est mondialisée, les élections restent nationales. L’Europe a été créée, car, après deux guerres mondiales, l’idée était d’investir dans le développement pour vivre ensemble, afin de susciter de la richesse et de la partager. Une bonne idée à l’origine, mais surtout une bonne idée lors de la guerre froide. En 1989, à la chute du mur de Berlin, le monde a changé et avec le 11 septembre 2001 la société internationale s’est de nouveau transformée. Mais, l’UE, elle, n’a pas changé. Il faut la réactualiser.

Quels sont les atouts et les faiblesses de l’économie turque ?

Nous sommes un pays très jeune. Dès qu’il y a eu une crise économique, nous avons su riposter tout de suite. Mais le système éducatif est très mauvais et la croissance se limite au domaine de la construction. Nous subissions toujours la faiblesse de la monnaie. En deux mois, la monnaie turque a perdu plus de 20% de sa valeur.

Par ailleurs, nous craignons de voir une guerre émerger sur les frontières de la Turquie. Il y a plus de 8 millions de migrants qui viennent de Syrie, ce qui pèse aussi sur l’économie.

Il y a une grande différence entre Istanbul, à l’Ouest, et Diyarbakir dans l’Est. Ce sont deux villes complètement différentes, et lorsque l’on parle de la Turquie nous ne parlons pas d’Istanbul, mais d’Ankara, du centre du pays. Cela crée des tensions entre les l’Est et l’Ouest.

Par contre, il y a toujours de la bonne volonté même si l’idéalisme chez les jeunes Turcs n’existe plus.

Pouvons-nous espérer un changement dans les relations économiques turco-européennes ?

Dans les relations internationales, ce sont les intérêts qui priment. La Turquie a besoin de l’UE et inversement. La question est de savoir si la priorité est aux valeurs ou aux intérêts. Il faut admettre que l’acquis communautaire, les valeurs européennes, les droits de l’Homme, etc. et les acquis turcs ne sont pas les mêmes.

En ce qui concerne les intérêts stratégiques et économiques, là nous nous comprenons.

La question primordiale est de mettre les deux termes sur un pied d’égalité. La Turquie devra accepter les valeurs et l’Europe devra admettre qu’il existe des intérêts communs.

Comment expliquer le programme de la Banque centrale européenne, l’OMT qui consiste à permettre à cette dernière de racheter les titres souverains des États en déficit en contrepartie de l’installation d’une politique d’austérité ?

Il est possible que ce programme soit mis en place pour la situation grecque. En ce qui concerne ce pays, nous savons qu’il faut trouver à tout prix des solutions pour racheter ces dettes. C’est contraire à l’approche économique, mais si la Grèce, l’Italie ou encore la France venaient à quitter la zone euro, il n’y aurait plus d’Union européenne. Il est donc important de les maintenir à flot tant bien que mal.

Le « plan Juncker » a-t-il, comme prévu, eu des conséquences positives sur l’économie européennes et sur les investissements dans l’UE ?

Non pas du tout. Aucun plan européen ne peut avoir de répercussions concrètes sur le long terme sant que les politiques internes ne soient changées.

Propos recueillis par Pascale-Mahé Keingna

 

 

 

 

 

1 Comment

  1. Sati

    Article très intéressant. Mais quelques coquilles.

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