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Can Candan : « A travers l’empathie qu’il suscite, ce film transforme les gens »

En février dernier, dans le cadre du festival !f Istanbul, Festival international du film indépendant, le documentaire My Child fut présenté pour la première fois au public. Ce film nous livre des témoignages saisissant de parents de LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels) et nous donne à réfléchir sur notre propre perception de l’homosexualité et de la transsexualité. Entre deux projections, rencontre avec son réalisateur Can Candan.

Votre documentaire My Child aborde la question de l’homosexualité et de la transsexualité à travers un point de vue original : celui des parents. D’où vous est venue l’idée de ce film, et pourquoi ce choix particulier ? 
Ce fut une coïncidence. J’ai assisté à une conférence à l’Université de Boğazıcı en octobre 2010, sur l’identité transsexuelle et homosexuelle en Turquie. Quatre parents de l’association LISTAG (association qui regroupe les familles des LGBT (lesbiens, gays, bisexuels et transsexuels)) intervenaient lors de cette conférence, et j’ai été très ému par leurs histoires. Ils me faisaient réfléchir sur ma relation avec mes propres parents, sur la lutte d’être soi-même au sein de sa propre famille, une expérience qui est commune à l’humanité. Dans le même temps, ayant un fils, cela m’a fait réfléchir sur ma position en tant que père. Et je me demandais qu’est ce que cela signifie d’être parent…Suis-je un bon parent ? C’était incroyable qu’en écoutant simplement leurs histoires, je songeais à ces deux aspects de ma vie. J’ai alors décidé très rapidement que cela devait être l’objet d’un film. Je n’ai jamais décidé de faire un film si rapidement avant. Je suis allé les voir à la fin de leur intervention et leur ai proposé le projet. Nous avons alors commencé notre collaboration en 2010, et nous continuons le voyage. Le festival !f Istanbul est très important pour nous puisque c’est la première fois que le film est projeté devant un public. Nous avons eu de très bons retours jusqu’à maintenant, il semble que ce documentaire ait touché les spectateurs.

Pensez-vous que ce film puisse faire évoluer les mentalités ? 
Oui, je pense réellement que lorsque nous nous asseyons et écoutons les histoires des personnes, nous pouvons alors nous comprendre, nous faire confiance mutuellement, avoir de l’empathie pour les autres. C’est ce que ce film permet. D’une certaine façon, il dit aux spectateurs : « Assis-toi en face de moi, laisse-moi te raconter mon histoire, et je fais ça en te regardant dans les yeux, je vais te raconter honnêtement ce par quoi je suis passé ». A travers l’empathie qu’il suscite, ce film transforme les gens. Je ne pense pas que qui que ce soit qui ait regardé ce film du début jusqu’à la fin ne puissent ensuite sortir dans la rue et avoir une réaction homophobique ou transphobique envers les LGBT.

Pensez-vous qu’il y ait une curiosité à propos de ce thème ? 
Bien sur. La sexualité en général est un thème « sexy » sur lequel les gens veulent en savoir davantage parce qu’ils ne connaissent finalement pas grand-chose. L’homosexualité, la bissexualité, la transsexualité… Ce sont des sujets tabous, les gens ne sont pas réellement au courant et sont curieux d’en apprendre plus. Ce film ouvre la porte, il donne aux individus une chance d’aborder ce sujet, d’entendre différentes expériences. C’est un début. Il y a déjà eu beaucoup de discussions à propos de ce film, parmi différents communautés : les LGBT, les féministes, des groupes politiques…Je pense que c’est une bonne chose, parce qu’il donne un nouvel espace de discussion.

Quelles sont les revendications des LGBT aujourd’hui ? Et pensez-vous qu’à l’heure actuelle des progrès soit possibles en Turquie, légalement parlant ? 
Cela fait longtemps que les LGBT demandent l’égalité, internationalement et en Turquie également, spécialement depuis les années 90. Ils demandent l’égalité aux niveaux de leurs droits, mais aussi que cette égalité soit inscrite dans la Constitution, plus particulièrement dans la clause qui spécifie les critères sur lesquels les discriminations sont interdites. Les LGBT demandent que parmi ces critères figurent l’identité de genre (c’est à dire comment nous ressentons et envisageons notre genre, ndlr) et l’orientation sexuelle. Il est également nécessaire d’avoir une loi anti-discrimination, ainsi que quelque chose à propos des crimes de haine dans la Constitution. Aujourd’hui malheureusement, lorsque quelqu’un, par exemple, tue un transsexuel, au lieu d’avoir une lourde peine parce que c’est un crime haineux, il a une peine réduite, parce que le juge estime que l’agresseur fut en quelque sorte poussé par le fait que cette personne était transsexuelle. Cela doit changer.
Concernant d’éventuelles évolutions, je pense qu’elles sont possibles, mais cela va certainement prendre du temps. Nous avons actuellement un gouvernement conservateur, mais les LGBT et leurs supporters font entendre leurs réclamations. Certains parents dans le film sont allés parler aux parlementaires… Donc la lutte continue, mais cela prendra probablement du temps.

Que pensez-vous du débat sur le « mariage pour tous », qui fait polémique en Europe et particulièrement en France ? 
Chacun devrait être libre de faire ce qu’il veut, et certaines libertés devraient être protégées par la loi. Je pense que c’est bien que ce sujet soit débattu en France et en Europe et que des pays comme l’Angleterre, ou bien certains États d’Amérique, aient statués sur le fait que le mariage pour tous devait être inscrit dans la loi. Que ceux qui souhaitent se marier puissent le faire sans que l’on regarde leur identité de genre où leur orientation sexuelle correspond pour moi à un droit humain fondamental. Je trouve donc cela très positif, mais pour la Turquie je pense que cela prendra plus de temps.

Vous avez dédié votre carrière au cinéma documentaire, et vous êtes le fondateur de DocIstanbul, un centre d’études documentaires. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi cette institution et quelles sont ses activités ? 
DocIstanbul est un centre virtuel, il n’a pas de lieux ni d’équipe. C’est un groupe de personnes qui s’est organisé en 2007, composé de réalisateurs de films documentaires, producteurs, universitaires, académiciens, et qui travaille sur la promotion et l’étude des films documentaires. Nous sommes en quelque sorte un collectif. Nous organisons diverses activités : des conférences, des séances de projections, nous écrivons et publions des articles… Nous avons également organisé la plus grande conférence internationale sur les études documentaires à Istanbul en 2010. Nous avons un blog (http://docistanbul.blogspot.com) et un groupe facebook, et sommes principalement actifs sur internet. Notre objectif est de promouvoir les études documentaires et la réalisation de films documentaires.

Et que pensez-vous du film documentaire en Turquie ? 
Le film documentaire se développe rapidement en Turquie, et, surtout depuis les années 2000, il y a eu une augmentation considérable de production de documentaires. De plus en plus de voies diverses, critiques, sont entendues à travers ce genre cinématographique spécifique. Je suis vraiment content de cette évolution, mais nous faisons face encore aujourd’hui au problème de la distribution de nos films. Cela à toujours été une difficulté et ça continue. Nous avons besoin de salles alternatives où nous puissions montrer notre travail. Je crois que c’est la principale difficulté que nous devons affronter en tant que réalisateurs de documentaires en Turquie. Il fut un temps où nous ne trouvions pas d’argent pour faire nos films, mais avec le développement de la technologie, c’est aujourd’hui devenu plus facile. La distribution est bien évidemment possible par internet, mais cet espace est tellement encombré qu’il est difficile d’attirer l’attention des gens. Et pour My Child, c’est bien la distribution notre plus gros challenge. Dès le début, nous avons décidé que notre but était que ce film soit vu par le plus grand nombre de personnes possible. If ! Istanbul a été une grande opportunité. Nous avons, à travers cinq séances de projection (dont notre propre avant première organisée à l’Atlas Cinéma d’Istanbul) atteint plus de 2000 personnes, ce qui est un très bon début pour un film documentaire. Reste à savoir si notre film sera distribué dans les salles en Turquie, et s’il ira à l’international.

Propos recueillis par Amandine Canistro
Mars 2013

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