Economie, Politique

Canal+ : Le régime tyrannique de Bolloré ?

Fin septembre dernier, Vincent Bolloré, patron de Canal+, décidait d’interdire la diffusion de l’enquête du magazine Spécial Investigation. Et pour cause : l’objet de cette enquête visait la découverte du système d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent organisé par les dirigeants du Crédit Mutuel. Or, la banque en question, partenaire financier du groupe Bolloré, avait fortement participé à la prise de contrôle de Canal+ par Vincent Bolloré.

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La censure de ce reportage est péremptoire, à l’image des autres décisions prises par le nouveau directeur. Après avoir évincé Rodolphe Belmer, ancien directeur général, puis mis à l’écart Bertrand Meheut, ancien président du directoire, les auteurs des Guignols, ou encore Renaud Le Van Kim, producteur du Grand Journal, Vincent Bolloré n’hésite pas à prendre des décisions arbitraires pour écarter ceux qui le dérangent.

Début juillet dernier, l’annonce de l’arrêt des Guignols avait provoqué l’indignation et la colère des Français. Diffusé sur Canal+ depuis 1998, l’émission culte a « agacé » le nouveau patron par son « irrévérence », selon ses propres mots. Seulement quelques heures après l’annonce de la déprogrammation, les internautes appelaient au boycott de la chaîne et le mot-clé #TouchePasAuxGuignols était en tête sur Twitter. La fin de cette émission semblait signer la fin d’une histoire pour Canal+. Mais bonne nouvelle en septembre dernier, on apprenait finalement que l’émission allait continuer, en crypté cependant et sous surveillance renforcée de la part de Bolloré. Les nouveaux auteurs sont en effet désormais obligés de soumettre en amont leurs textes au directeur de Canal+.

Beaucoup de critiques sont adressées à la nouvelle stratégie de la chaîne. Un observateur des médias (qui a préféré garder l’anonymat) explique : « Canal+ perd des abonnés, concurrencée sur les séries par Netflix, et sur le sport par Bein Sport. En plus, sa vitrine en clair n’est plus aussi puissante, elle ne donne plus envie d’entrer dans la boutique. »

Mais quand elles sont prises par M. Bolloré, les décisions semblent être univoques, et même une convocation devant le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) ne suffit pas à l’intimider.

A la fin du mois de septembre, les huit sages du CSA ont en effet reçu à huis clos le nouvel homme fort de Canal+, dans le but de l’interroger sur les nouvelles directions que prenait la chaîne. L’entretien a duré plus de deux heures. « Ce fut un dialogue franc et précis. Il a été question de l’indépendance éditoriale de la chaîne mais aussi de la stratégie du groupe appelée à évoluer dans les prochains mois et sur laquelle le CSA a également un droit de regard. » Bolloré a aussi été interrogé sur la censure des deux reportages d’investigation, le premier concernant le Crédit Mutuel et le second le duel Hollande-Sarkozy. Le CSA a rappelé que sa consultation et son autorisation n’étaient pas facultatives : Vincent Bolloré se doit de soumettre ses décisions concernant les changements de stratégie aux huit sages du conseil.

Ainsi, l’ambiance à Canal+ est glaciale depuis cet été. Un journaliste, qui témoigne sous anonymat, explique : « C’est le régime de la terreur, tout est hyper verrouillé. On nous pousse à la parano, tout le monde a peur de se faire épingler, virer. »

Le Nouvel Observateur n’hésite pas à parler d’un « coup d’Etat médiatique » pour qualifier la prise de pouvoir de la chaîne par Vincent Bolloré. Le contrôle du nouveau patron est total sur la chaîne, rien ne lui échappe. Son pouvoir est inconditionnel. Rodolphe Belmer avait tenté de s’opposer à la suppression des Guignols ; tentative qui avait mené à son renvoi 48 heures plus tard.

Rien ne semble arrêter l’homme d’affaires breton. Un collectif de journalistes accuse même Vincent Bolloré d’avoir « piétiné à de multiples reprises le principe d’indépendance des médias, pilier de notre démocratie ».

Les relations entretenues par M. Bolloré et l’ex-président de la République française Nicolas Sarkozy, ainsi que le recours fréquent à la censure, nous amène à nous interroger sur l’impartialité des informations livrées par la chaîne. La liberté de la presse, clé de voûte de notre système démocratique, serait-elle en danger ? Chaque information diffusée sur Canal+ fait l’objet d’un sérieux filtrage. Il y a quelques jours encore, on apprend que le site d’information  Basta est poursuivi pour diffamation par le groupe Bolloré. La plainte vise l’ancien directeur de publication, Julien Lusson, et un des journalistes, pour avoir publié un article titrant : « Accaparement de terres : le groupe Bolloré accepte de négocier avec les communautés locales ». Cet article, publié fin octobre 2014, consistait à dresser un bilan des accaparements de terres en Afrique, Amérique latine et Asie par les grandes entreprises françaises. Bolloré ne laisse décidément rien passer.

Mais que les amoureux de Canal+ se rassurent, l’esprit Canal n’est pas mort. Jeudi 8 octobre, l’incontournable Zapping du Grand Journal a décidé de diffuser un extrait de l’enquête sur le Crédit Mutuel. Les images ont été suivies d’un extrait d’une intervention du journaliste Nicolas Vescovacci, dans lequel il explique pourquoi le documentaire est passé sur France 3, puis d’une séquence de l’émission Motus où le mot trouvé était « Copinage »… De quoi faire bondir le directeur, dans sa propre chaîne.

Kheira Djouhri

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