Culture, Découverte

La Cappadoce, contrée historique et onirique.

Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1985, la Cappadoce est une des régions de Turquie les plus indescriptibles. Bercée d’histoires antiques et médiévales dans des paysages féérique, elle offre des panoramas à couper le souffle dans un cadre géologique et architectural hors norme. Récit de trois jours passés à la découvrir :

Station de bus Havataş, place Taksim, 6h30. Les rues s’emplissent progressivement du trafic stambouliote qui fait s’estomper la brume du petit matin. La périphérie de la ville est calme et sereine, un peu endormie, tout comme moi. Le bus me dépose à Sabiha Gökçen, je prends l’avion pour Kayseri.
Surplombé par le mont Erciyes (3916 mètres), l’aéroport dans lequel j’arrive est une petite mise en bouche de ce qui m’attend. Cette ville industrielle construite sur les plaines qui bordent les montagnes évoque les villes soviétiques sans ornements, espacées et lumineuses. Elle ne sera qu’un point de passage dans mon voyage.
En cherchant la gare routière je tombe sur Emre, commercial dans la région, dont la sympathie lui fait décider de m’y déposer. Je quitte Kayseri et son million d’habitants pour Avanos, à 50 kilomètres, à travers le paysage qui se métamorphose à mesure que le bus avale l’asphalte.

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photo : Mustafa Taşkın

A mon arrivée je trouve un charmant village où une population relativement âgée se détend sur les berges du plus long fleuve de Turquie, le Kızılırmak. Riche d’ateliers de poterie et de tissage, Avanos, d’ailleurs jumelée avec la ville de Nuits-Saint-George en Bourgogne, est aussi dotée d’une terre viticole importante. Le vieux village, qui domine la commune, est parsemé de maisons grecques et semi-troglodytes restaurées ou à l’abandon. Il me permet d’avoir une vue depuis la place de la ville sur mon objectif prochain. Pour m’y rendre, cinq minutes avec le pouce levé auront suffi (il faut compter en moyenne entre une et dix minutes d’attente avant qu’une âme serviable ne décide de s’arrêter), la sympathie et l’obligeance des turcs me ravissent.

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Me voici à Zelve. Je découvre enfin les incroyables « cheminées de fée » si chères à la Cappadocce, ces grands édifices naturels constitués de roche friables à leur cime, et plus robuste à leur sommet, ayant subi l’érosion durant des millénaires. Cet ancien village est aujourd’hui un musée en plein air (5TL l’entrée), incluant la vallée de Paşabağ, où l’on peut encore visiter quelques églises et monastères, les séismes ayant forcés les habitants d’autrefois à quitter les lieux.
Le soleil s’affaisse doucement derrière ce vallon en prenant soin de changer chacune de ses couleurs. Il est temps pour moi de me rendre à Çavuşin pour y passer la nuit. Nettement moins touché par le tourisme, ce hameau habite une atmosphère tranquille et apaisante accentuée par les magnifiques ruines d’un village culminant, creusé dans les roches.

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Reconstitution d’une ancienne maison troglodyte, le Pandora Cave Hotel est fait de pierres taillées par des artisans locaux. Charmant et typique, il aura vu ses prix, mais pas sa qualité de service, être cassés par la fin de saison. Comptez 20TL par nuit avec petit-déjeuner. Pour dîner, je fais la rencontre de Mehmed au restaurant Seyyah Han. Ce serveur bosniaque d’une quarantaine d’années, tri ou quadrilingue – peut-être plus- et débordant tant d’énergie que de bonne humeur, a de quoi faire passer un bon moment à quiconque viendra manger dans son établissement. Les mets proposés sont évidemment des spécialités turques garanties de fraîcheur, viandes comme légumes. C’est plus que satisfait que je retrouve le dortoir d’une demi-douzaine de lits, inoccupés, en cette fin de saison…

7h30, le soleil peine à se montrer derrière les nuages nuancés de gris, mais son absence ne tarit pas pour autant mon envie de gagner ces vallées qui me font de l’œil depuis la veille au soir. Les vallées rose et rouge (Kızıl vadisi) ne sont qu’à quelques centaines de mètres du village. Les cônes et les falaises qui les composent sont perceptibles dès que l’on atteint les hauteurs des collines avoisinantes. Le fort vent me pousse dans le dédale de chemins qui s’entrecroisent jusqu’aux églises creusées et dissimulées dans les pitons rocheux. Les fresques de l’Ayvali Kilise, comme celles de toutes les églises de Cappadoce, sont détériorées mais les bas-reliefs des nefs y sont restés intacts. Je marche sur des sillons millénaires dans une vallée inoccupée et infréquentée par ses habituels touristes, la réflexion y est propice…

Stitched Panorama

La fin de ces deux vallées me conduit à la ville la plus connue de Cappadoce : Göreme. Une dizaine d’églises, dont les peintures et arts chrétiens iconoclastes ou byzantins peuvent être datés du IVe comme du XVIIIe siècle. On peut les trouver dans les environs de la ville mais bon nombre d’entre elles sont situées dans le musée en plein air de Göreme (20TL). Mais la ville m’amène aussi à ses 250 hôtels luxueux, à ses cars de touristes à la chaîne, à ses locations de quad, de buggy et autres… Je décide de passer mon chemin quand j’aperçois le Kale, ce pic rocheux qui culmine à 1300 mètres et formé de pièces et de galeries sur plus de vingt étages, prenant forme dans le village d’Uçhisar. Les quelques kilomètres qui séparent les deux communes me permettent de rencontrer Ibrahim, affable grand père de 68 ans propriétaire d’une R12 break sur le point de rendre l’âme, bien décidé à me faire visiter Uçhisar à bord de son carrosse. La balade s’arrête devant chez lui. Il me présente son fils et sa boutique puis m’offre le thé tout en me faisant contempler le paysage qu’il regarde toujours avec la même admiration. Après avoir écouté les conseils avisés du vieil homme concernant la suite de mon parcours, j’entame l’ascension du Kale, pour certainement m’offrir la plus belle vue de la Cappadoce. À360 degrés et sur des centaines de kilomètres à la ronde, je distingue chaque changement de relief, chaque différence de type de roche, chaque tâche d’ombre formée par les nuages mouvant au gré du vent.

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J’emprunte les rues de pavés escarpées pour redescendre le village et atteindre la vallée des pigeonniers (güvercinlik vadisi) qui relie Uçhisar à Göreme sur quatre kilomètres. Ces centaines de pigeonniers creusés durant le XIXe et XXe siècle étaient créés pour récupérer la fiente des pigeons afin d’obtenir l’engrais nécessaire à l’agriculture de l’époque. Certains sont encore marqués de leurs peintures décoratives et jalonnent toute la région. La faible et sombre lumière qui s’installe peu à peu dans le cœur de la vallée me fait accélérer le pas pour arriver à Göreme. Un duo de mécanicien terminant leur journée s’arrête pour moi et me déposent à Çavuşin. Là, ma dernière soirée débute sur les quelques morceaux de percussion et de clarinette des villageois, et les sons résonnent sur les falaises et les roches qui bordent les dernières maisons. Un passage chez l’ami bosniaque pour le remercier et lui dire au revoir, et voilà que j’entame ma dernière nuit cappadocienne.

Pendant mon kahvaltı (petit-déjeuner turc), le gérant de l’auberge m’avait conseillé de crapahuter dans la vallée blanche avant de partir. Je m’embarque dans cette vallée où les cheminées de fées sont bien plus grandes que partout ailleurs. Une vallée blanche que l’on surnomme également vallée de l’amour en référence aux formes très phalliques des roches. Plus loin, les gorges de la vallée s’élargissent un peu plus et, de part et d’autres, les falaises de tuf volcanique s’arrondissent à leur sommet, pour le bonheur des cyclistes de montagne. Alors qu’Uçhisar s’annonce à la fin de ma marche, je contourne le village par les maisons troglodytes qui le borde pour atteindre un petit café à la vue imprenable sur la forteresse. Après quelques thés et une partie de tavla, le propriétaire me confie que la vallée de Zemi n’est qu’à quelques mètres de là. Légèrement plus difficile à parcourir que les précédentes mais non moins magnifique, celle vallée relie le Sud-est d’Uçhisar à l’Est de Göreme sur six kilomètres. Le spectacle y regroupe toutes les caractéristiques de la Cappadoce dans une grande variété de paysages : des cheminées de fées aux petits bosquets, des tunnels creusés dans la roche aux canyons en passant par les cônes de tuf qui se désagrègent en poussière sur les plaines.

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L’église cachée (Saklı Kilise), située sur un col dominant la vallée, a conservé de magnifiques fresques épargnées de toutes sortes de dégradations, heureuse conséquence de l’érosion qui avait bouché l’entrée de l’église à l’époque. Afin de regagner Gorëme, je poursuis ma route à travers cette vallée en croisant quelques propriétés coupées du monde, grillagées et gardées par d’énormes bergers d’Anatolie. J’y passerai mes dernières heures cappadociennes, en compagnies d’autres visiteurs, autour d’un salep bien chaud et contemplant une vue inoubliable.

Camille Pougeux

 

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