Art, Culture

« A century of Centuries » : une exploration de la mémoire sur trois étages au SALT Beyoğlu

L’exposition qui vient d’ouvrir au centre d’art SALT, dans l’avenue Istiklal, regroupe les visions de plusieurs artistes sur la mémoire d’évènements ayant eu lieu au cours des cent dernières années. Des performances mêlant danse, lecture et vidéos, toujours sur le même thème, sont aussi programmées. Il s’agit ici de recréer un environnent narratif à travers des œuvres, de faire dialoguer l’art avec l’histoire et de lier la mémoire collective à celle de chacun d’entre nous.

Of Dice and men, Didem Pekün

Of Dice and men, Didem Pekün

Des installations multimédias qui célèbrent le souvenir

« A century of Centuries » propose un voyage contemporain vers des évènements du passé revisités par des regards singuliers. Les sept œuvres exposées présentent des pans occultés de l’Histoire ou bien encore des souvenirs intimes qui se mêlent à l’histoire collective. Les grandes salles sur trois étages mettent particulièrement bien en valeur les productions artistiques. Ce lieu d’exposition, dont l’accès est gratuit pour tous, permet aux artistes de laisser entendre une voix et un souffle, chose assez rare pour le souligner.


Of Dice and men  par Didem Pekün

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Of Dice and Men

L’artiste pose sa voix sur des images glanées entre Londres et Istanbul à partir de 2011. Si les soulèvements populaires d’Occupy London (2011) et d’Occupy Gezi (2013) sont les pivots de son travail, l’auteur y infuse des éléments personnels, telles que des vues de sa fenêtre ou depuis le taxi qui la mène à l’aéroport alors que les rues d’Istanbul sont bloquées pour prévenir une manifestation. La voix-off est parfois en turc avec des sous-titres anglais, parfois l’inverse, à l’image de son identité à cheval entre deux pays.

Elle évoque à travers son quotidien de femme et d’enseignante la lutte d’une société en révolte et en quête de cohésion.


Destroy your house, build a boat, save life ! par  Hera Büyüktaşçıyan (2014)

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Destroy your house, build a boat, save life !

Il s’agit d’une réflexion sur le déracinement, qui prend comme point de départ la fuite forcée des minorités de Turquie au milieu du siècle dernier. Les tapis du bâtiment Siniossoglou (actuel bâtiment de SALT, qui accueille l’exposition), jetés à la rue en même temps que ses habitants, sont revenus à leur lieu d’origine, attachés ensemble et liés au plafond par une corde. Des morceaux de bois disposés en rangs serrés grincent et bougent, représentant un hypothétique sauvetage par voie maritime, et faisant référence au mythe babylonien d’Atrahasis fuyant le Déluge vers des horizons inconnus.


 Threehunderdone (üçyüzbir ) par Yasemin Özcan (2008)

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Extrait de l’oeuvre üçyüzbir

Cette artiste a choisi de filmer la fabrication d’un collier représentant le chiffre 301 pour interroger les conséquences de l’article 301 du Code pénal turc. Entré en vigueur en 2005, cet amendement permet de juger comme des crimes toute insulte envers l’État ou le Gouvernement turc comme. De nombreux procès ont fait suite à ce texte de loi, dont celui du journaliste Hrant Dink, assassiné en 2007. En parallèle, ce collier symbolise également le traitement du corps de la femme par les médias. Yasemin Özcan a travaillé avec un joailler turco-arménien du grand bazar d’Istanbul.


...rumours Maji was a lie par Kapwani Kiwanga

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…rumours Maji was a lie

Kapwani Kiwanga parle à travers cette installation du soulèvement du peuple Maji-Maji, en Tanzanie, contre l’impérialisme allemand. Une étagère en fer noir, imposante, est dressée au milieu de la pièce. Des diapositives de fossiles trouvés lors d’une expédition au début des années 1900 sont projetées sur un mur.

Sur un autre sont diffusées des vidéos avec les mains d’un ethnographe et les propres mains de l’artiste, maniant le vide, telle une métaphore de ces objets disparus pendant la guerre dont elle veut « prendre soin même s’ils n’existent plus ».


 

Artistes performeurs à l’honneur

Jusqu’au 3 avril, les artistes Aslanboğa, Natalie Heller et Bahar Temiz proposent la performance Trailer, créée spécialement pour l’exposition. Elles ont étudié à Paris la danse et la philosophie, et cela se ressent dans leur travail artistique. Mettant en scène des souvenirs personnels, elles interpellent le spectateur sur le lien entre fiction et réalité et la façon dont nous interprétons et transformons les histoires et les souvenirs.

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Trailer

Deux d’entre elles dansent, mimant un entraînement de patinage artistique entre copines après avoir vu les Olympiades de Séoul à la télévision : un souvenir réel, performé des années plus tard. Dans un coin, Natalie Heller gribouille compulsivement sur une longue feuille blanche, ses phrases deviennent incompréhensibles et l’information nous submerge. Pour symboliser ces liens que nous tissons nous-mêmes entre différentes histoires ou souvenirs, des fils sont disposés de part et d’autres de la pièce. Les textes lus sont en turc ou en anglais, mais soulignons que le joyeux trio envisage de produire la performance en français également.

Les artistes Dilek Winchester, Shilpa Gupta, Maha Maamoun, Judith Raum, Chto Delat?, Jumana Manna et Sille Storihle proposent également des œuvres pour cette exposition pointue qui se tient jusqu’au 24 mai.

Adèle Binaisse

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