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Charles Fries : « j’ai la chance d’être en Turquie à l’heure où ce pays est au cœur de multiples enjeux très importants pour la France et pour l’Europe »

Il est 16h lorsque nous arrivons à l’emblématique Palais de France d’Istanbul. Malgré son agenda chargé, l’ambassadeur de France en Turquie, Charles Fries, a pris le temps de répondre aux questions de l’unique journal francophone du pays. Sous son allure posée, il réajuste ses lunettes, puis nous parle des liens politiques, économiques et culturels entre la France et la Turquie. Le diplomate se dit être ambitieux quand il est question des relations franco-turques.

Cela fait presque un an que vous êtes en Turquie, connaissiez-vous déjà ce pays ? 

En tant que diplomate, j’ai eu très souvent l’occasion de travailler sur les relations entre la France et la Turquie. Lorsque j’étais conseiller pour les affaires européennes du Président de la République Jacques Chirac entre 2002 et 2006, j’ai préparé et assisté à toutes les rencontres entre le Chef de l’Etat français et le Premier ministre de l’époque, M. Erdoğan. C’était une période passionnante puisqu’il s’agissait de lancer les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Je garde aussi un fort souvenir, lorsque j’étais conseiller diplomatique du Premier ministre François Fillon, de la Saison de la Turquie en France en 2009/2010, belle occasion pour le public français de voir combien la relation entre nos deux pays est riche et ancienne. J’ai la chance d’être aujourd’hui le 86ème ambassadeur de France en Turquie et d’avoir pris mes fonctions à un moment particulièrement intéressant, où la Turquie fait régulièrement la Une de l’actualité internationale et est au cœur de multiples enjeux très importants pour la France et pour l’Europe.

Charles Fries

Pouvez-vous nous faire un point concernant les relations franco-turques (politiques et culturelles ?)

Ces relations sont aujourd’hui très bonnes, notamment depuis la visite d’Etat en Turquie du Président de la République, M. François Hollande, en janvier 2014. La Turquie est plus que jamais pour la France un partenaire incontournable car elle se situe au carrefour de plusieurs défis : le combat contre Daech, le conflit syrien et la crise des migrants. Nos positions sont proches sur de nombreux sujets. Le partenariat stratégique, dont le Président de la République a posé les bases lors de son déplacement officiel, forme le cadre de notre relation et de nos échanges.

Notre dialogue est d’abord dominé par les enjeux sécuritaires. A la fin de l’année dernière, la Turquie et la France ont toutes deux subi, à quelques semaines d’intervalle, les attentats les plus meurtriers de leur histoire. Après ces événements tragiques, nos deux pays ont manifesté leur totale solidarité et leur volonté commune de renforcer leur coopération pour faire face ensemble à la menace terroriste. Le ministre de l’Intérieur, M. Bernard Cazeneuve, s’est rendu à deux reprises en Turquie, en septembre 2014 et en février 2016. Nos services de police et de renseignement travaillent conjointement pour empêcher que des combattants français puissent rejoindre les rangs de Daech en Syrie ou, à leur retour, commettre des actes terroristes.

La Turquie est par ailleurs un partenaire essentiel pour trouver une solution aux crises régionales, en particulier en Syrie. Aux côtés de la Turquie, nous sommes mobilisés pour rechercher une solution politique à la crise syrienne et nous mettons tout en œuvre pour faire cesser cette tragédie. De même, la Turquie joue un rôle déterminant pour endiguer les flux migratoires vers la Grèce : c’est là, on le sait, le sujet majeur des discussions entre l’Union européenne et la Turquie depuis plusieurs mois.

La France est, elle aussi, un partenaire important pour la Turquie. L’ancien Président Gül rappelait ainsi, lors de la visite d’Etat du Président Hollande, que « la France a toujours été la fenêtre de la Turquie vers l’Occident ». Les entreprises françaises prennent par exemple toute leur part au développement économique de ce pays, avec environ 500 filiales représentant plus de 100.000 emplois.

Notre pays joue traditionnellement un rôle important pour former les futures élites turques, à travers notamment nos deux lycées français et les établissements francophones (Galatasaray, les « Saints » et les lycées Tevfik Fikret) qui constituent un pilier essentiel de l’influence française dans ce pays. Ces formations, de grande qualité, constituent un accès privilégié à un cursus universitaire en France. Je souhaite plus largement renforcer la mobilité des étudiants turcs vers la France (ils sont actuellement 3400 par an), notamment en développant les programmes d’échange et les partenariats entre les universités.

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Concernant les relations économiques, comment évoluent les investissements français en Turquie ? Les instabilités liées à la guerre en Syrie et la menace terroriste ont-elles un impact sur l’évolution des relations particulièrement économiques entre les deux pays ? 

L’objectif fixé par nos deux Chefs d’Etat en 2014 était de porter nos échanges commerciaux de 12 à 20 milliards d’euros. Nous allons dans cette direction puisqu’en 2015, nous avons déjà atteint 14 milliards d’euros. La France est le 6ème fournisseur de la Turquie et son 6ème investisseur étranger ; il existe cependant un potentiel considérable pour développer encore davantage nos échanges quand on voit les ambitions de ce pays, aujourd’hui 17ème puissance économique dans le monde et qui vise le 10ème rang en 2023, année du centenaire de la création de la République de Turquie.

Nous faisons déjà beaucoup ensemble mais nous pourrions faire encore plus : je pense aux secteurs de la ville durable, de l’énergie (nucléaire comme renouvelable), des transports (urbains et ferroviaires), de la santé, de l’agro-industrie. C’est là un beau défi que d’accompagner les transformations de ce pays, à la fois terre de croissance pour nos entreprises et plate-forme de développement régional. Nous avons ainsi organisé le 17 juin à Paris, avec l’agence Business France, une conférence dédiée aux opportunités que la Turquie offre aux entreprises françaises, en particulier dans les secteurs des infrastructures, de l’énergie et de l’immobilier.

Malgré le contexte géopolitique et sécuritaire actuel, des entreprises françaises, notamment des PME, continuent de s’installer en Turquie. Pour que cette tendance puisse se poursuivre, les investisseurs européens ont besoin de stabilité fiscale, de règles de droit claires et non rétroactives ainsi que de moins d’entraves réglementaires aux importations.  En ce sens, la modernisation de l’Union douanière est une perspective prometteuse qui doit permettre l’adoption en Turquie de réformes convergentes avec la législation européenne et dont bénéficieront les entreprises qui veulent faire des affaires en Turquie.

Quant au tourisme français, il a récemment connu une baisse liée aux attentats mais nous restons proches du million de visiteurs annuels. La rubrique « Conseils aux voyageurs » du site du Ministère des Affaires étrangères vise à informer les Français qui souhaitent se rendre en Turquie des consignes de sécurité à respecter pour pouvoir voyager sereinement.

Selon vous, où en sont les relations Turquie-UE compte tenu de récentes évolutions notamment la question des migrants ? 

La Turquie est un pays candidat et un partenaire stratégique de l’Union européenne. Les relations entre l’Union européenne et la Turquie se sont encore renforcées avec la crise des migrants. Il est légitime que la Turquie, qui accueille le plus grand nombre de réfugiés dans le monde, demande à mieux en partager le fardeau. C’est pourquoi l’UE soutient les efforts faits par la Turquie pour aider les réfugiés et leur offrir des conditions de vie dignes, pour mieux contrôler ses frontières, pour démanteler enfin les réseaux de passeurs et de trafiquants.

S’agissant du processus de négociations d’adhésion, je sais que dix ans après son lancement, il suscite ici beaucoup d’interrogations et de frustration. En même temps, il est essentiel que ce processus puisse se poursuivre car il reste le meilleur moyen d’arrimer la Turquie à l’Europe et de l’inciter à faire davantage de réformes allant dans le sens de la modernisation et de la démocratisation. Les questions relatives à l’Etat de droit, aux libertés et à la justice sont et devront rester centrales dans la relation entre l’UE et la Turquie.

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La Turquie fait partie de la coalition occidentale qui soutient les opposants à Bachar el-Assad. Elle a accueilli plus de 2 millions de migrants Syriens, trouvez-vous normal qu’elle supporte seule la charge d’autant de migrants ? Comment ses alliés occidentaux doivent l’aider à ce sujet ?

La Turquie fournit un effort considérable en accueillant près de 3 millions de réfugiés, dont 2,7 millions de réfugiés syriens. L’UE a décidé de prendre sa part de ce fardeau, en étant prête à mobiliser jusqu’à 6 milliards d’Euros en faveur des réfugiés d’ici la fin 2018. L’objectif de la Commission est que des contrats à hauteur d’un milliard d’Euros aient été signés d’ici cet été.

En parallèle, l’UE s’est engagée à réinstaller des réfugiés syriens pour mettre fin à la traversée si dangereuse de la mer Egée et à casser le modèle économique des passeurs. Grâce à cet accord conclu en mars dernier, il n’y a pas eu de décès en mer Egée au mois de mai, les flux de migrants se sont nettement réduits et les opérations de réinstallation de réfugiés syriens de la Turquie vers l’Europe ont pu démarrer avec succès. 

Depuis plusieurs années, nous assistons à une escalade de la menace terroriste et des guerres dans la région du Moyen-Orient, que pensez-vous de l’évolution de la situation dans la région ? Notamment de la guerre en Syrie et de la crise en Libye.

La position de la France sur le dossier syrien rejoint largement celle de la Turquie : l’appel au départ de Bachar el-Assad car il est le premier responsable de la tragédie qu’il a imposée à son peuple depuis plus de cinq ans ; le soutien à l’opposition démocratique syrienne ; la recherche d’une solution politique qui respecte l’unité territoriale de la Syrie et les préoccupations sécuritaires de la Turquie.

S’agissant de la Libye, la France soutient pleinement le processus de dialogue entre Libyens facilité par les Nations Unies, seule voie susceptible de mettre fin à la crise dans ce pays et d’avoir un gouvernement d’union nationale dont la priorité doit être de combattre efficacement Daech et tous les groupes terroristes.

Si vous devez prendre 3 jours de congés où irez-vous les passer en Turquie ? Quel est votre plat préféré ?

J’aime la Cappadoce pour ses paysages à couper le souffle ou les îles aux Princes, notamment Büyükada, à cause de l’atmosphère hors du temps qui y règne. Dans la cuisine turque, j’apprécie toujours un bon levrek grillé et, quand je n’ai pas beaucoup de temps, un kaşarlı pide

Et enfin ce que vous plaît le plus dans ce pays ?

C’est une chance d’être en Turquie car on voit bien que ce pays, au-delà de son histoire, de sa culture et de son patrimoine fabuleux, est au centre de toutes les grandes problématiques qui secouent la région. Pour un diplomate, c’est la garantie d’un travail au rythme souvent intense et toujours passionnant.

Hossein Latif, Mireille Sadège, Dorian Alinaghi, Yasmine Mehdi,

Photos : Aramis Kalay

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