Art, Culture

Chongqing l’indécente

 Du côté du lycée français Sainte-Pulchérie, on inaugurait le mois dernier l’exposition « le spleen de Chongqing », du photographe Nicolas Joriot. Une collection de clichés argentiques en l’honneur de la démesure à la chinoise, et que les visiteurs pouvaient admirer dans la galerie Od’A-Ouvroir d’Art qui fêtait par la même occasion ses cinq ans.

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Injustement méconnue sous nos latitudes, la mégapole monstre de Chongqing est pourtant en passe de devenir la première agglomération du monde. Située dans le cœur abrupt et humide de l’Empire du Milieu, la « ville-montagne » comme on la surnomme comptait aux dernières nouvelles plus de 35 millions d’habitants, et la superficie de sa municipalité équivalait à celle d’un pays comme l’Azerbaïdjan ou l’Autriche. Un temple du gigantisme en perpétuelle construction qui ne pouvait que fasciner le très sympathique Nicolas Joriot. C’est au contact de sa compagne, la photographe professionnelle Anna Puig Rosado, que cet ancien pilote moto a été gagné par le virus de l’image. Dans une prose trahissant son amour pour l’écriture, l’artiste dresse un portrait aiguisé de ce Béhémoth de béton et d’acier, de cette « déesse consumériste nourrissant de son sein ses consommateurs compulsifs se payant un morceau de vie neuve avec de l’argent invisible ». Une mégapole dont la fonction inavouée semble être de canaliser quelque peu l’intense exode rural que connaît la Chine, soulageant à minima les villes elles aussi surpeuplées de la côte à l’image de Shangaï, Pékin, Canton et Hong-Kong la rebelle. « C’est une ville qui capte toutes les populations rurales du coin, y compris celles dont la construction du barrage des Trois Georges, situé pas très loin, a détruit les villages. », nous explique le photographe.

Cinquante nuances de gris

NIJO-01-29Ses clichés monochromes, faites au Leica argentique, traduisent un puissant contraste entre structures démultipliées et scènes de vies isolées, nous révélant, sous sa forme la plus absolue, le paradoxe contemporain de la solitude dans le surnombre. Ici, un homme pilotant un cerf-volant au milieu de l’inévitable smog et devant une forêt de tours. Plus loin, un petit groupe de personnes à l’intérieur d’un des téléphériques survolant le Yangtze. Des plans parfois apocalyptiques donc, à l’image de cette grande roue désolée mais aussi d’autres au sein desquels le photographe a tenu mettre en valeur « des espaces calmes et solitaires où les exclus, les rêveurs, les pêcheurs errent mélancoliquement en se découpant en ombre chinoise dans la brume. » À la question du mot qui résumerait le mieux Chongqing, sa réponse ne se fait pas attendre : « Hérésie. Je viens de la Drôme et je vis à la campagne donc, pour moi, cette ville géante est une totale hérésie. » Avec des dizaines de millions de mètre carrés de bureaux et de logements en construction, et la réalisation de nouveaux ponts et tunnels presque chaque mois, la ville démesurée a de quoi étourdir. « Mais en même temps, faire vivre autant de gens ensemble, il y a une forme de génie là-dedans. », concède tout de même un Nicolas Joriot qui affirme d’ailleurs adorer l’endroit. Prenant la parole, Alexandre Abellan, le président du lycée français, a tenu à exprimer sa reconnaissance : « Nicolas Joriot, écrivain, photographe, journaliste, l’ensemble du lycée Sainte-Pulchérie vous remercie pour le voyage fantastique que vous nous proposez. »

Alexandre De Grauwe-Joignon

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