Culture, Politique, Société

Conférence de Serdar Devrim : « Manipuler l’opinion publique »

Mardi soir, au Palais de France, s’est tenue une conférence sur la manipulation de l’opinion publique, organisée par l’Association Culturelle Turquie-France et animée le journaliste Serdar Devrim. Ce dernier a fait ses études secondaires au lycée français Saint-Benoît avant de s’installer à Aix-en-Provence pour un Master en Économie Appliquées. Il est désormais journaliste au quotidien Hürriyet.  

Serdar Devrim au Palais de France

Serdar Devrim au Palais de France

« La manipulation existait déjà au temps de l’Homo Habillis »

En guise d’introduction, le journaliste rappelle que la manipulation existe depuis la nuits des temps. A Athènes, Pisistrate (-600, -527), le premier tyran à régner sur la cité, maîtrisait déjà les codes de la manipulation qu’utilisent aujourd’hui médias et politiciens. « La crédibilité de l’information est proportionnelle à sa masse et à sa vitesse », enchaîne M. Devrim. En effet, le monde dans lequel nous vivons semble paradoxal : l’information est reine, mais sa qualité reste à discuter.

Selon Jean-Paul Brighelli, cité par M. Devrim, « tout évènement irrationnel engendre des réponses irrationnelles ». Cela explique en partie l’émergence de doutes envers le discours officiel et institutionnel. Concernant l’attentat du World Trade Center en 2001, 21% des Français pensent que des zones d’ombre subsistent tandis que 4% sont persuadés qu’il s’agit d’un complot. Pour les attaques récentes des locaux de Charlie Hebdo, 70% considère que l’attentat est l’œuvre de terroristes islamistes, tandis que 16% émettent des doutes. Ce décalage s’explique par la proximité de l’évènement et par le fait qu’aucune thèse divergente n’ait été émise par les grands médias. Pour Emmanuel Taïeb, les « théories du complot » émergent à chaque fois qu’un événement est « complexe à assimiler pour une société » et seraient à la fois « plus excitantes, plus inquiétantes et troublantes que les versions connues des faits ». Les thèses complotistes offriraient donc, selon ces analyses, des réponses à des questions insolubles puisque, selon M. Brighelli, elles « nourrissent un discours politique de violence, de haine, tout en prétendant faire appel à l’esprit critique de celui qui y adhère. »

La démocratie : le moins pire des régimes ?

La démocratie, qui nous fait croire que l’on a un pouvoir sur la marche du monde, est une utopie pour certains intellectuels. Edward Bernays (1891-1995) considérait que la démocratie conduit à l’instabilité, et c’est pour cela qu’il croyait davantage à un « despotisme éclairé », à une oligarchie libre de toutes contraintes démocratiques. Il est l’auteur d’un livre sur le sujet de la manipulation de l’opinion en démocratie : Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie (1928).

bernays

Selon Joseph P. Overtone (1960-2003), une idée qui nous paraît ahurissante de prime abord peut devenir acceptable grâce à ce qu’Overtone appelle une « fenêtre d’opportunité ».

overtone

La fenêtre d’opportunité, un modèle de Jospeh P. Overtone

Bien souvent ces idées ne profitent pas à l’intérêt général mais à un petit groupe de personnes qui récupèrent seuls l’avantage de leur manipulation. Lors du débat, un homme s’interroge sur ce qu’il faudrait faire pour que ne passe par cette fenêtre seulement les idées raisonnables, comme ce fut le cas pour le droit de vote des femmes ou l’abolition de l’esclavage. M. Devrim prend l’exemple des négociations avec le PKK. Pour que l’opinion publique, qui rejette en partie Abdullah Öcalan, accepte d’ouvrir le dialogue et de faire avancer la question kurde, il faut que les médias l’influence dans ce sens et donne une image positive du fondateur du parti des travailleurs du Kurdistan. « Ce qui est vice aujourd’hui peut être vertu demain » : pour Henry Fielding (1707-1754), un sujet tabou qui finit par être accepté peut permettre à la société d’avancer.

Presse : une influence en perte de vitesse

La presse perd de plus en plus de crédibilité auprès des citoyens. Les raisons ? Une mal-information, en raison de ce « tsunami d’informations qui nous perd », de cette course effrénée qui empêche de comprendre, de s’arrêter pour saisir le contexte. Il existe aussi une auto-censure et une perte d’influence considérable – liée au contrôle économique de grands groupes de presse ou à un contrôle étatique – ce qui engendre une moindre réceptivité de la part des lecteurs. Serdar Devrim, journaliste lui-même avoue « être mal informé » tandis que les journaux ont de moins en moins de pouvoir. Mais alors, se demande-t-on dans la salle, si personne n’est informé, comment lutter ? Pour M. Devrim, le plus important est d’user de son sens critique. Les censeurs utilisent deux méthodes : soit ils cachent l’information, soit ils bombardent au contraire les gens d’informations pour mieux les perdre. De plus, désintéresser l’opinion est aussi une façon de la manipuler.

Commencer par prendre conscience qu’on ne sait rien semble donc être la meilleure façon d’apprendre quelque chose.

Adèle Binaisse

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