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Coşkun Aral, le destin d’un photojournaliste turc

L’air paisible, Coşkun Aral est là, assis dans un café de Moda, attendant notre venue. T-shirt gris, veste sans manches et barbe mal rasée, il nous fait signe de nous asseoir. Une allure très décontractée, presque attendrissante, qui casse l’image tant répandue du reporter de guerre pédant et inaccessible. Trois gorgées de café plus tard, tablette en mains, il commence à nous raconter son histoire…

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© Raphaël Schmeller / Julia Prioult


Le désormais célèbre journaliste et photojournaliste est né en 1956 dans la ville de Siirt, au sud-est de la Turquie. Il se découvre une passion pour la photographie à l’âge de onze ans, lorsque son cousin lui prête un appareil photo argentique. Ayant passé son enfance dans une région reculée, il ressent le besoin de voyager et de découvrir le monde. Il part donc effectuer sa scolarité au lycée d’Istanbul et commence à travailler en tant que reporter pour quelques quotidiens turcs. A l’époque, des émeutes ont régulièrement lieu à Istanbul et dans le reste du pays. Le premier mai 1977, de grandes manifestations se déroulent sur la place Taksim. C’est une journée particulière en Turquie, symbole des protestations syndicales. Cette année là, les nombreux débordements provoquent 37 morts, touchés par balles ou écrasés sur le sol par les autorités locales. C’est la première fois que Coşkun Aral couvre un événement de cette ampleur.

Un parcours jonché de hasards et d’événements inattendus

A la suite de ces événements, il commence à travailler pour l’agence de presse SIPA, basée à Paris. Il devient officiellement correspondant de presse à Istanbul, alternant les séjours entre la France et la Turquie. C’est également à cette époque qu’il commence à couvrir la guerre, en suivant notamment les manœuvres militaires de l’OTAN et de l’armée turque. Les débuts ne sont pas toujours évidents « Je n’ai pas réussi à ramener beaucoup de photos. Avant de partir, j’avais plein d’idées en tête. Mais une fois sur le front, tout est différent. » Mais il ne se décourage pas « Si tu as des rêves et que tu te donnes les moyens de les réaliser, tu y arriveras, toujours. »

Sa réussite, Coşkun Aral l’accorde aux hasards de la vie. Et pour cause, le sujet qui a débuté sa carrière internationale, il est loin de l’avoir prémédité. Le 14 octobre 1980, il monte à bord d’un avion en direction d’Istanbul. Le vol, qui devait durer 45 minutes, durera finalement plusieurs heures. Des pirates islamistes, proclamant le souhait d’aller « faire la guerre sainte », prennent le contrôle du vol en direction de Téhéran. La première réaction du journaliste est de prendre des photos des passagers, paniqués. Repéré par les pirates, ils lui demandent de venir dans le cockpit avec son matériel. Après avoir compris qu’il travaillait pour un groupe de presse, un des pirates lui ordonne de le prendre en photo. Par la suite, ces images vont faire le tour du monde ; c’est la première fois que l’on dispose de clichés de ce type d’événements.

14 octobre 1980 – Lors du détournement d’un vol Ankara-Istanbul, les pirates de l’air prennent la pose devant l’objectif du photojournaliste © Coşkun Aral

De 1980 jusqu’en 2003, il couvre la plupart des conflits : Liban, Iran, Irak, Afghanistan, Tchad, Rwanda, et bien d’autres… Sur sa tablette, il nous montre les clichés de ses différents reportages. Entre décapitations et massacres à la machette, le photographe fait pourtant preuve d’une extrême neutralité lorsqu’il nous décrit le contexte des clichés qui défilent sous nos yeux. La modestie avec laquelle il nous parle est assez frappante. Pour lui, « Le photojournalisme est une manière de participer à l’histoire, pour ne pas oublier. Je n’ai pas envie de devenir riche ou quoi que ce soit, je veux juste faire quelque chose, je dois laisser des traces. »

Témoin de la folie de la guerre

Coşkun Aral aime à comparer les reporters de guerre à des psychologues « Chaque humain, dans la violence, change. Là-bas, tu deviens un véritable héros. Sur le moment, tu veux bien montrer ta force pour témoigner, mais au moment de reprendre une vie normale, ça devient plus compliqué. » Quand on aborde alors les problèmes psychologiques liés au métier, il nous répond que chacun le vit d’une manière différente « Beaucoup d’amis à moi sont tombés dans la folie, la drogue, et certains en sont morts. Moi, après chaque reportage, j’allais passer plusieurs mois dans la jungle pour retrouver la vie à l’état naturel. » Alors, quand certains étudiants lui font part de leur volonté de partir sur le front, il reste très vigilant « Aujourd’hui, les jeunes ne veulent pas changer les choses, ils veulent seulement obtenir une identité, être connus… Avant de partir, intéresse-toi à l’endroit où tu vis, il y a toujours des choses à faire. »

1991 – Réfugiés kurdes fuyant Saddam Hussein © Coşkun Aral

Pour lui, les conflits ont pris une ampleur différente depuis plusieurs années. Les différents groupes, qui ont des motivations principalement économiques, se servent des jeunes pour combattre « Avec les jeunes, c’est plus facile. A l’adolescence, ils ont des sentiments beaucoup plus durs, plus forts, et ils sont plus réactifs. » C’est notamment le cas de l’organisation Etat islamique, mais pas seulement « Ce qui se passe en Turquie, en Syrie ou ailleurs avec les jeunes, j’ai déjà vu ça partout. C’était pareil au Libéria, au Rwanda… »

Aujourd’hui, il continue de voyager à travers le monde avec cette volonté de témoigner à tout prix de ce qu’il se passe. A l’entendre, malgré les horreurs vécues et observées, ce métier est une passion, un besoin vital « Si je n’avais pas été photographe, si j’avais vécu à l’âge de pierre, j’aurais sûrement fait des dessins sur les rochers. »

Julia Prioult

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