Politique, Société

Crise de confiance entre les Français et leurs élites : Accentuation d’un divorce entamé depuis une décennie

Si l’intérêt des Français pour la politique n’est plus à démontrer, leur désamour grandissant pour leurs élites intellectuelles et politiques fait l’objet de bons nombres d’études depuis les années 2000. Pour le centre de recherche CEVIPOF, la période qui s’étend de 2009 à 2019 est même « la décennie noire » de la confiance politique française.

Acteurs politiques, sociaux, économiques ou médiatiques : personne n’est épargné par la méfiance des citoyens. Le baromètre de la confiance des Français envers les élites accuse le coup d’une crise de la transparence grandissante. Selon le Baromètre de la confiance politique publié par le CEVIPOF, le constat est sans appel : « la période 2009-2019 a été́ une décennie noire pour la confiance politique en France ». Cette période serait celle « d’un fragile optimisme individuel et d’un fort pessimisme collectif ».

L’actualité, « poison de la défiance »

L’actualité française de ces derniers mois a fait le jeu de ce « pessimisme collectif » en amplifiant ses symptômes. Le début d’année a été marqué par le mouvement des gilets jaunes qui a illustré un sentiment d’abandon chez certains Français et le clivage entre les classes sociales. En septembre, l’incident de l’usine de Lubrizol à Rouen a amplifié cette méfiance face à une gestion politique discordante et une prise en main médiatique chancelante. Le journaliste Daniel Fortin, dans un édito pour Les Échos, explique d’ailleurs que l’incident de Rouen est devenu un parfait exemple de cette crise de la confiance. Il parle même de « poison de la défiance » qui pousse la population à douter de tout.

Les études relatent par leurs chiffres ce climat de suspicion qui entoure la classe politique. Selon le CEVIPOF, entre 2009 et 2019, « 85 % des personnes interrogées ont considéré que les responsables politiques ne se préoccupent pas d’elles. » Mais l’élite politique n’est pas la seule damnée : l’élite dite « journalistique » a été également pointée du doigt. Dans une enquête Kantar Sofres/Kantar Media, réalisée en janvier 2019, seulement « un tiers des sondés se disent satisfaits du traitement médiatique du mouvement des gilets jaunes » et 67 % affirment que les médias ont « dramatisé les évènements ».

« Un fossé se creuse entre les citoyens et les élites »

D’où provient cette méfiance des peuples si enracinée ? L’euroscepticisme est souvent la réponse donnée par les partis populistes. Positionner l’Europe en bouc émissaire, c’est avant tout oublier que cette déception envers l’UE est précédée d’une plus grande déception pour la politique nationale, selon l’écrivain et historien David Van Reybrouc. Il explique dans le journal Le Monde que « nous sommes dans une ère post-démocratique. Il n’est pas seulement question d’europhobie ou d’europhilie. C’est bien pire : les électeurs détestent tous les partis, toutes les élites. »

Même débat pour les fake news. Omniprésentes dans la société de l’information continue, elles sont présentées comme l’une des causes de cette crise. Selon le chercheur Romain Badouard, elles n’en sont en réalité qu’un des symptômes puisque leur facilité à apparaître dans notre quotidien prouve que le « niveau de défiance est très important dans la société ». C’est donc un cercle vicieux de la défiance : une crise de confiance qui existe au préalable, permettant aux fake news de s’implanter, puis à la méfiance de s’enraciner.

Le développement du « fact-checking » a été une des réponses choisies par certains médias. Mais ce procédé n’est pas sans faille comme l’illustre la fausse arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès, une information relayée par ces médias qui investissent pourtant dans le fact-checking. Malgré les excuses de la profession, l’évènement joue désormais le jeu de ses détracteurs.

« Un dénominateur commun de nos démocraties »

Dans une tribune au journal Le Monde, les économistes Faÿçal Hafied et Robin Rivaton soulignent que « la défiance envers les institutions est devenue le plus petit dénominateur commun de nos démocraties ». La formulation rend le phénomène presque banal pour les démocraties. Un point commun inévitable pour les pays où la parole publique n’est pas muselée, et où les dissensions fusent de toute part.

Face à ce constat, le mot « confiance » guide toutes les campagnes et devient la pierre angulaire de toutes les stratégies politiques. Aux États-Unis, Donald Trump a fait de son indépendance financière un pilier de campagne pour s’écarter du désamour des Américains envers leurs élites. En Grande-Bretagne, Nigel Farage s’en est pris à toute la technocratie bruxelloise pour se dissocier d’eux. En France, la suppression de l’ENA est devenue une stratégie du mandat Macron pour redonner confiance aux Français en leurs élites.

La solution de la proximité

Quelle réponse apporter à cette crise de confiance ? Le CEVIPOF amène une piste de réflexion en indiquant qu’« au cours de la période 2009-2019, tous les acteurs de notre vie politique et sociale n’ont pas été rejetés ». Plusieurs sont en effet épargnés : le maire (avec un niveau de confiance supérieur à 50 %) et les acteurs sociaux locaux (les hôpitaux, les PME ou l’armée). La proximité pourrait-elle alors contenter les Français ?

C’est dans cette logique que les politiques de décentralisation entamées en 1992 avaient été défendues : pour répondre à la fois à une crise d’efficacité, mais aussi de confiance. Aujourd’hui encore, la décentralisation continue d’être un pilier des politiques publiques. Début octobre, les élus régionaux se sont réunis en Congrès afin d’évoquer un nouvel acte de décentralisation prévu par le gouvernement pour 2020. Pour le président de la région Nouvelle-Aquitaine, Alain Rousset, elle constitue même une réponse à la crise des gilets jaunes.

Bien que commun aux démocraties, des solutions peuvent apaiser cette défiance envers les élites. Pour le politologue Vincent Tournier, le manque de confiance est également un signe de vitalité civique : « Après tout faut-il nécessairement que les gens aient confiance dans les médias ? » questionne-t-il. Le rejet des médias comme de la classe politique est profondément ancré, aussi bien en France que dans les autres pays, à partir du moment où le droit d’expression est assuré et que tous les mécontentements se font entendre. Inaliénable aux démocraties donc, mais pas insoluble.

Anastasia Polak

 

 

 

 

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