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Crise du Covid-19 au Royaume-Uni : le gouvernement Johnson en pleine tempête

Outre le bilan le plus lourd d’Europe, le coût humain du confinement s’avère important au Royaume-Uni. Dans un pays marqué par un taux de chômage croissant, des voix commencent à s’élever dans l’opposition et dans la presse anglaise contre la gestion de la crise du gouvernement Johnson.

Le Premier ministre, Boris Johnson, dont les cheveux blonds ébouriffés reflètent la désorganisation du gouvernement britannique, s’est adressé au peuple britannique dimanche soir. Face à une crise sanitaire ne cessant de mettre à jour les inégalités au sein de la société britannique, le Premier ministre a tenté d’apaiser une population angoissée. Cependant, la Grande-Bretagne ayant enregistré mardi dernier le taux de mortalité le plus lourd d’Europe, les critiques augmentent à l’égard du gouvernement conservateur.

Une stratégie marquée par une indécision fatale

Au début de la crise, le gouvernement britannique a tenté d’adopter une stratégie dite d’« immunité collective », le Premier ministre affirmant qu’il était « impossible d’éviter que tout le monde attrape le virus ». Pendant que le reste de l’Europe adoptait des mesures de confinement, le gouvernement conservateur donnait à ses concitoyens seulement deux conseils : se laver les mains et s’isoler pendant sept jours en cas de symptômes. Outre-Manche, les Britanniques étaient de plus en plus nombreux à se demander à quoi jouait le gouvernement.

Contraint de céder à ceux avertissant qu’une telle stratégie mettait en danger la vie d’un grand nombre de Britanniques, le Royaume-Uni fut l’un des derniers pays européens à se confiner le 23 mars dernier. Malgré les prévisions assez sinistres des scientifiques, selon lesquelles le coût humain y serait plus élevé qu’en Italie, le gouvernement britannique opta cependant pour des mesures de confinement moins sévères. Ces directives n’imposent pas, par exemple, une attestation autorisant les gens à circuler en dehors de chez eux. De plus, il est encore permis aux Anglais de sortir pour faire du sport une fois par jour. Cependant, face à un bilan de pertes humaines ne cessant de s’accroître, les détracteurs recommencent à critiquer la stratégie du gouvernement.

L’absence de Boris Johnson : un gouvernement paralysé

Les effets de la détérioration de l’état de santé de Boris Johnson il y a quelques semaines ont illustré à quel point le Premier ministre est essentiel à la survie du gouvernement britannique.

L’intérim de M. Johnson par Dominic Raab, premier secrétaire d’État et ministre des Affaires étrangères, a démontré l’impuissance d’un gouvernement sans leader. En février 2020, Jeremy Corbyn, à l’époque à la tête du Parti travailliste, avait accusé Boris Johnson d’être « Premier ministre à mi-temps ». Une remarque en l’occurrence assez presciente, la crise sanitaire ayant dévoilé les faiblesses de Boris Johnson.

Malgré ses points faibles, il demeure une personnalité très admirée de bon nombre de Britanniques, celui-ci jouissant d’un taux de satisfaction plus élevé que celui du chef de l’État français. Son absence, longue de trois semaines passées d’abord à l’hôpital et ensuite à Chequers (résidence de villégiature des Premiers ministres britanniques), a illustré l’importance de cet homme pour les institutions britanniques : pendant son long rétablissement, le fonctionnement du gouvernement britannique a été marqué par un surcroît d’indécision quant à la stratégie à adopter au vu de l’aggravation de la crise sanitaire.

Un gouvernement fortement critiqué par la presse

Quoique la majorité des Britanniques approuvent pour le moment la façon dont leur gouvernement gère la crise (57 % d’entre eux s’en disent satisfaits, selon un sondage mené par YouGov), celui-ci continue

de subir de fortes critiques de la part des médias et de l’opposition parlementaire.   

Critiqué tant par la droite que par la gauche, Boris Johnson se trouve dans une situation délicate. Même le Times, un journal plutôt conservateur, a dénoncé les « manquements » du pouvoir actuel en publiant une enquête le 19 avril dernier qui dénonce la perte de « 38 jours » par un gouvernement qualifié d’« indécis » et dirigé par un Premier ministre ayant raté cinq réunions de crise d’affilée depuis le mois de janvier, toutes consacrées au coronavirus.

Chargé de gouverner un pays divisé entre ceux souhaitant mettre fin au confinement et ceux voulant le prolonger jusqu’à l’été, Boris Johnson doit parvenir à équilibrer les besoins d’une économie ravagée par les fermetures à grande échelle et ceux d’une population vivant dans la crainte du virus et de ses conséquences pour la société

Vers une crise sociale

La crise engendrée par le coronavirus ne cesse de dévoiler les inégalités au sein de la société anglaise. Avec un nombre de morts plus lourd dans les régions où le revenu moyen est moins élevé, cette crise a augmenté les différences entre les foyers riches et les foyers aux budgets serrés. Par exemple, une analyse de l’ONS (l’Office for National Statistics, équivalent de l’Insee) du début du mois de mai a révélé qu’il y avait 55 morts pour 100 000 habitants dans les régions les plus pauvres de l’Angleterre. En revanche, dans les régions les plus riches, on ne comptait que 25 morts pour 100 000 habitants. La population est divisée entre ceux en mesure de pratiquer le télétravail et ceux devant prendre des risques en empruntant les transports en commun. La population anglaise se trouve donc confrontée à d’importantes inégalités. Ces inégalités existent depuis toujours, mais maintenant, confinés chez eux, les Anglais voient se succéder à la télévision des chiffres de plus en plus dramatiques au fil des jours : un bilan humain bien lourd dans les régions les plus pauvres et chez les professionnels de santé, souvent mal rémunérés et travaillant dans des conditions dangereuses.

Le coronavirus a précipité au Royaume-Uni une triple crise sanitaire, économique et sociale. Sous un gouvernement conservateur connu pour son programme d’austérité entamé en 2010 après la crise bancaire de 2008, les Britanniques s’inquiètent. Confinée, la population remarque la façon efficace dont d’autres pays européens, en particulier l’Allemagne, ont géré la crise. Ce constat donne des munitions aux critiques du gouvernement. Au cours des derniers jours, confronté à la possibilité d’une crise économique vertigineuse, le gouvernement Johnson a indiqué sa volonté de rouvrir l’économie britannique. La question se pose : comment Boris Johnson va-t-il rouvrir l’économie britannique sans mettre en danger la vie des Britanniques ?

Lors de son discours du 10 mai et de sa conférence de presse le lendemain, le Premier ministre n’a pas réussi à apaiser le mécontentement de la population. Le nouveau chef de l’opposition travailliste, Keir Starmer, a d’ailleurs jugé que les nouvelles interventions de Boris Johnson suscitent « autant de questions que de réponses ». La décision d’entamer en Angleterre une procédure de déconfinement en trois phases dès le 13 mai est fortement critiquée par les gouvernements décentralisés d’Écosse, d’Irlande du Nord et du Pays de Galles qui ont, eux, décidé de maintenir le confinement. Cependant, la situation en Angleterre est loin d’être « normale » : les politiques y parlent sans relâche d’une « nouvelle normalité ». Malgré les directives imprécises d’un gouvernement souvent poussé par la presse britannique à lever les restrictions, les Britanniques restent relativement optimistes et invoquent le « Blitz Spirit » caractérisant l’Angleterre de la Seconde Guerre mondiale. Bien qu’il essaie de se comporter comme Winston Churchill, Premier ministre du Royaume-Uni à cette époque, Boris Johnson, comme en témoignent ses actions et ses gestes, est loin de devenir l’égal de son idole. 

Natasha Voase

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