International, Politique

Crise migratoire : le cynisme européen et la realpolitik

Quelles sont les stratégies mises en place et déployés par la Turquie et par l’Union européenne (UE) pour faire face à la si actuelle « crise migratoire » ? Et qu’en est-il de l’évolution des relations bilatérales dans ce contexte ? Nous avons recueilli les propos de Nilgün Cerrahoğlu, journaliste au quotidien Cumhuriyet et spécialiste des questions européennes.

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Comment la question de l’immigration est-elle perçue par les opinions publiques en Europe et en Turquie ?

Rien que de Syrie, la Turquie a accueilli près de deux millions de migrants, sur une courte période. En Europe, une vague d’immigration d’une telle ampleur aurait provoqué une révolution. Si l’anxiété croissante se fait sentir en Turquie, surtout s’agissant des Syriens et des provinces du Sud-Est, ce n’est rien comparé à l’Europe. Je vois deux raisons à cela : d’abord, « l’opinion publique » a plus de poids en Europe qu’en Turquie ; ensuite, la Turquie, en tant qu’héritière d’un grand empire, a toujours été un pays d’immigration, l’immigration est dans nos gènes.

Comment l’UE gère-t-elle les flux croissants de demandeurs d’asile et les ceux déjà présents sur son territoire ? Qu’en est-il de la Turquie ? Que peut-on faire ?

Les pays européens sont parmi les plus riches du monde, ils sont certainement mieux équipés et organisés pour traiter l’immigration que ne l’est la Turquie. Or, ils font preuve d’une certaine passivité, traversés par une fracture Est-Ouest ; les pays de l’Est semblent les plus réticents, refusant même un modeste quota d’immigration. D’un côté comme de l’autre, la « stratégie » n’a pas été définie clairement. La solution serait de développer la situation économique et sociale, et bien sûr enrayer la guerre, dans les pays d’origine. Impuissante, la stratégie de l’UE est alors de se livrer à un « dirty deal » avec la Turquie, pour arrêter le flux aux frontières européennes, peu importe ce qu’il en coûte. La situation montre que « l’Europe » en tant que telle n’existe plus, ni en termes de valeurs, ni en termes de solidarité. Pour avancer, nous devons commencer par récupérer l’Europe ; mais nous allons constamment dans la direction opposée.

Par ailleurs, si l’UE parvenait à définir une politique migratoire européenne commune, les migrants pourraient être un facteur de développement économique pour les européens vieillissants ; mais l’UE est loin d’être politiquement et économiquement unifiée. La récente victoire écrasante de l’extrême droite en Pologne va rendre la situation, déjà précaire, encore plus complexe, et l’Europe, encore plus fragile.

On parle sans cesse du couple « franco-allemand », en France du moins, et de son rôle moteur dans l’UE. Quels sont les rôles de la France et de l’Allemagne dans le traitement de cette crise ?

Cela fait longtemps que je n’ai plus entendu parler du couple franco-allemand ; l’axe européen est désormais germanocentré, autour de Berlin et de Merkel. Cette dernière, émue par la mort du petit

Aylan, avait promis une « politique de la porte ouverte aux réfugiés ». Cette politique semble être chahutée par d’immenses pressions. Je doute que la France, avec la montée en force de Mme Le Pen, soit favorable à cette politique.

 

Les Etats-Unis ont-ils un rôle à jouer dans le traitement cette crise ?

Les Etats-Unis ont un rôle majeur à jouer, la déstabilisation du Moyen-Orient résultant directement de l’invasion de l’Irak par les Etats Unis. Tony Blair l’a lui-même avoué en octobre, dans une déclaration historique : « Vous ne pouvez pas dire que ceux d’entre nous qui ont renversé Saddam en 2003 n’ont aucune responsabilité dans la situation de 2015 ». La situation actuelle est la conséquence directe de 2003 ; ces vagues d’immigrations massives sont les migrations d’aprèsguerre. Il est donc tout à fait regrettable que les Etats Unis jouent les aveugles aujourd’hui.

 

L’UE a besoin de la Turquie autant que la Turquie a besoin de l’UE : la Turquie est un pivot entre l’Europe et le Moyen-Orient, un garde-frontière ; l’UE  est le premier investisseur étranger de la Turquie. Que pensez-vous de l’évolution de ces interdépendances et dans quelle mesure la crise des migrants peut-elle redéfinir les relations bilatérales ?

La Turquie n’est plus un pivot entre l’Est et l’Ouest ; elle est entrée dans une phase de « solitude précieuse », pour reprendre le vocabulaire d’Ankara ; elle est devenue un Etat « tampon ». Ironiquement, le fossé entre Ankara et Bruxelles s’est creusé après l’entrée dans la phase de « négociations ouvertes » avec l’Europe ; à tel point que si rien ne change il est difficile d’envisager une amélioration des relations. L’actuelle crise de l’immigration pourra seulement nous amener à prendre des mesures d’urgence communes.

On voit l’impuissance des responsables européens devant l’ampleur de cette crise ; l’urgence et la pression de l’opinion publique semblent l’emporter sur une stratégie à long terme. Pensons notamment à la gestion particulièrement cruelle du colonel Kadhafi qui retenait les migrants dans des camps en forme de prisons à ciel ouvert, avec la bénédiction des pays européens. La Turquie s’est-elle vue proposer un « deal » similaire ? Qu’en pensez-vous ?

Certains journaux allemands comme Die Welt ont déclaré ouvertement que « le rôle de Kadhafi a été donné à la Turquie » ; c’est aussi mon opinion. Incapable de définir une politique migratoire commune, l’Europe essaie de garder le problème hors de ses frontières. La visite de Merkel, particulièrement mal venue à la veille d’élections critiques, est révélatrice ; l’objet était de négocier avec la Turquie le prix à payer pour qu’elle garde un maximum de réfugiés sur son sol. L’image de Mme Merkel et M. Erdoğan tout sourire devant les trônes en or des sultans ottomans, alors qu’ils décident de la destinée de migrants désespérés, incarne le cynisme européen et la realpolitik. On se rappelle les photos similaires de leaders européens faisant la cour à M. Kadhafi pour les mêmes raisons…

On observe une certaine hypocrisie en Europe, comme un diktat d’une certaine morale bien-pensante au nom de laquelle quiconque ne s’apitoie pas sur le sort des réfugiés est taxé de xénophobie et de nationalisme mal placé. Qu’en pensez-vous ?

Malheureusement, on observe en Europe une hostilité croissante contre les réfugiés et les immigrés, favorisant les partis nationalistes, voire extrémistes. L’opinion publique projette ses peurs et ses frustrations, résultant en fait de la crise économique, sur les immigrés. L’immigration est bien sûr un problème en soi, mais les migrants, « maillon faible », sont rendus responsables de tous les maux. L’influence « bienpensante » a de moins en moins de prise au sein l’opinion publique globale. La question migratoire a pris une charge émotionnelle particulière en Europe. Cette atmosphère irrationnelle génère une « hystérie anti-immigré/étranger », qui n’est pas une base saine pour un jugement raisonnable, ni pour des solutions politiques efficaces, au niveau européen comme national. Il est essentiel de réaliser que les mesures palliatives ne changeront rien à cette vague d’immigration massive. Il faut une stabilisation politique au Moyen-Orient, notamment en Syrie, en Irak, en Libye et en Afghanistan car cette immigration résulte directement de conditions de conflits et post-conflits depuis 2003 dans la région.

L’UE a clairement tourné le dos à Erdoğan à partir de 2007. Pensez-vous que ce rejet européen a renforcé l’assise du président ? Peut-on considérer que c’est l’une des raisons de son attitude de plus en plus autoritaire ?

La « nature autoritaire » de M. Erdoğan était déjà visible bien avant 2007, sa vision politique étant définie dès la deuxième moitié des années 1990. Dans de nombreuses interviews données à la presse turque, déjà lorsqu’il était maire d’Istanbul, ses références centrées sur l’islam et sa conception de la démocratie – « un moyen, pas une fin » – ne correspondaient pas vraiment à celles d’une démocratie laïque. « L’ancrage dans l’Europe », dans ses premières années en tant que Premier ministre, a cependant servi à éviter une glissade autoritaire incontrôlée. Une fois cet « ancrage » perdu, à partir de 2007 notamment, Erdoğan en est revenu à sa véritable nature.

Propos recueillis par Coralie Forget

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