Culture, Découverte, Société

Dans « Lale pudding shop », la romancière Lizi Behmoaras raconte le microcosme d’un monde coloré et l’évasion vers tous les possibles

La passion de l’écriture anime depuis toujours Lizi Behmoaras. La romancière excelle brillamment dans le récit d’histoires touchantes avec des rappels de l’actualité marquante de nos sociétés. En mêlant fiction et réalité et grâce à des personnages attachants, Lizi Behmoaras vous invite au voyage au fil des pages. Membre du jury du Prix littéraire Notre-Dame de Sion, cette écrivaine et journaliste est une francophile inconditionnelle et, à l’instar de ses histoires, se montre bienveillante, emplie d’empathie et de tendresse. 

J’ai interviewé Lizi Behmoaras au sujet de son dernier roman « Lale pudding shop », sorti récemment aux Éditions Doğan.   

Avez-vous toujours aimé l’écriture ? Quand avez-vous décidé de devenir écrivaine ?

J’ai toujours aimé raconter des histoires. Enfant, j’en racontais à mon frère, à mes cousins et à mes amis. Je crois me souvenir que j’étais déjà intarissable. J’adorais entrainer mes auditeurs dans des mondes plus fantastiques les uns que les autres, même s’ils ne comprenaient pas toujours tout ou s’endormaient quelquefois en cours de route… Plus tard, à l’adolescence, j’ai découvert le plaisir de raconter par écrit. Ce goût ne m’a plus jamais quitté. De toute façon, j’aurais été incapable de faire autre chose. Je déteste autant donner des ordres qu’en recevoir.  

J’ai donc étudié et travaillé en ce sens. Néanmoins, mon cheminement à travers les genres d’écriture a été, je le crains, assez timide : traductions, reportages et récits divers, recueils d’interviews, biographies et, seulement depuis une dizaine d’années, romans. Disons pour résumer l’écriture et la narration ont toujours été présentes dans ma vie sous différentes formes.

Vous dédiez votre dernier roman Lale pudding shop à votre frère, Metin, qui vous a soufflé l’idée du thème. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce sujet ?

Mon frère m’a proposé ce sujet il y a quelques années tout simplement parce qu’il avait plus que moi fréquenté le Pudding Shop dans sa jeunesse, mais aussi, car la philosophie hippie et le mode de vie qui en découlait l’avaient beaucoup intéressé. Je travaillais à l’époque sur mon roman précédent, et j’avais en tête d’autres sujets pour la suite, bien que celui-ci m’ait tout de suite plu. Finalement, mon frère est tombé très gravement malade — il l’est toujours d’ailleurs. J’ai donc décidé de lui faire cadeau de ce livre le plus tôt possible. À mon avis, dédier un livre à quelqu’un est l’un des plus grands cadeaux que l’on puisse faire. Dans d’autres circonstances, je l’aurais dédié à tous les jeunes de Turquie ou d’ailleurs qui, à la fin des années soixante, voulaient d’une manière ou d’une autre changer le monde. Beaucoup ont pour cela payé le prix fort. 

Le roman porte le nom d’un lieu réel. Pouvez-vous nous en parler davantage et que représente-t-il pour vous ?

Le « Lale Restaurant » (ou « restaurant de la Tulipe », en turc), surnommé « Pudding Shop », était, dès les années 1960, un lieu de rencontre incontournable pour les voyageurs occidentaux en quête d’Orient. Ce qui était alors une pâtisserie est devenu peu à peu le point de départ de la « route des hippies ». La jeunesse turque fréquentait ce lieu également, notamment des universitaires rêvant d’un ordre nouveau, plus démocratique et plus équitable, des jeunes qui faisaient aussi du volontariat en tant que guides touristiques pour élargir leurs horizons. Souvent, des amitiés s’y liaient, des relations amoureuses y naissaient…  

À l’époque, le Pudding Shop semblait être le microcosme d’un monde coloré, d’un monde différent qui nous fascinait et nous effrayait un peu à la fois. Avec le recul, vu de l’extérieur, il m’apparait maintenant comme la jonction de différentes cultures et une porte ouverte à l’évasion vers tous les possibles.  

En écrivant ce roman, qu’avez-vous voulu évoquer ? La Turquie des années 1970, les hippies et leurs rêves de liberté et de paix ou autre chose ?

J’ai voulu évoquer tout cela, mais aussi le choc des cultures entre deux jeunesses principalement au niveau politico-social… À cette époque, la jeunesse occidentale avait fait le tour des valeurs et des doctrines. Elle les rejetait toutes pour en créer de nouvelles, alors que la jeunesse turque en était encore à la découverte de certaines de ces doctrines, comme le socialisme, jusqu’alors interdites en Turquie. De plus, la jeunesse occidentale se libérait sexuellement, ce qui était loin d’être le cas en Turquie.

Comment la fiction de votre roman s’est-elle construite ? 

J’essaie de rester fidèle à un principe : écrire le roman que j’aimerais lire et faire en sorte que mes histoires procurent du plaisir et un véritable moment d’évasion. Pour ce faire, j’essaie de construire mes romans à deux niveaux de lecture : un premier où l’on se laisse porter par l’histoire et parfois par le suspense ; un second où j’essaie d’introduire d’avantage de réflexions et de traiter certaines thématiques. Dans ce roman, l’histoire est celle de la rencontre au Pudding Shop de hippies en route pour Katmandou avec une jeunesse turque en pleine révolte, et de ce qui découle de cette rencontre. La réflexion porte sur le pourquoi et le comment la fin des années 1960 est l’une des époques charnières de l’histoire de l’humanité. Les thématiques traitées — effleurées pour certaines — y sont également nombreuses : dépendances physique et psychique, solidarité féminine, relations ou absence de relations parents-enfants, société de consommation, pacifisme, etc. 

Votre roman est constitué de 33 petites parties et, chose curieuse, elles commencent toutes par un titre et une citation qui résume la partie. Pour quoi avoir utilisé autant de citations et à quel moment les avez-vous sélectionnées ?

Depuis des années, je note les phrases qui me font rêver ou rire, qui m’émerveillent ou qui m’impressionnent. Livre après livres, elles viennent appuyer ce que j’essaie de transmettre à travers un chapitre. Je suis heureuse à l’idée que ces exergues sont aussi des portes ouvertes pour le lecteur sur l’univers d’un autre auteur… Dans Lale Pudding Shop, j’ai agi un peu différemment. J’ai relu On the Road de Jack Kerouac, à savoir l’une de bibles des hippies, en notant ce qui me plaisait. Et quand aucune des citations ne correspondait à mon chapitre, j’ai cherché parmi des proverbes chinois, hindous ou tibétains…  

Dans le roman, il y a plusieurs histoires d’amour entre les personnages turcs et étrangers, mais, à la fin, vous les renvoyez chacun chez eux comme s’il s’agissait de relations éphémères sans lendemain. Pourquoi ?

C’est vrai qu’ils s’en vont, mais qui dit qu’ils ne reviendront pas ! J’aime bien laisser des points d’interrogation à la fin de chaque livre ainsi que des portes entrouvertes sur l’espoir d’une fin heureuse. Cela me semble plus proche de la réalité. C’est d’autant plus le cas dans ce roman où sont décrites des relations possibles, mais très peu probables, comme celle d’une cantatrice d’opéra à la retraite avec son jeune mari folk-rockeur, ou encore l’histoire entre une guide et étudiante en archéologie turque avec un aristocrate anglais reconverti en enfant de la fleur, mais aussi la relation entre une hippie américaine accro aux amphétamines et un journaliste turc d’extrême droite.      

Leyla, lhéroïne du roman, sa copine hippie Lilian et sa mère Ayla sont trois femmes qui évoluent au fil de l’histoire. Pouvez-vous nous parler d’elles ?

Pour des raisons différentes, elles sont toutes les trois cabossées, blessées, pleines de coups, mais avec un cœur d’or et une bonne dose de courage. 

Il y a en premier plan la relation de Leyla avec sa mère Ayla. Une relation « à vie » et toujours complexe comme toute relation entre une mère et sa fille où il arrive que les rôles s’interfèrent et où l’on ne sait plus trop qui est la mère et qui est la fille.  

En second plan, il y a cette amitié, à la fois indulgente et intransigeante, qui lie ces trois femmes. Elles cohabitent, se complètent, se heurtent quelques fois, se jalousent souvent, s’entraident toujours. Finalement, elles décident de se prendre en main. Alors que Lilian et Ayla s’efforcent peu à peu de regarder la réalité en face et de créer du bonheur avec ce qu’elles ont, Leyla au contraire ose enfin rêver et sortir de son statu quo trop raisonnable en prenant des risques… 

Peut-on dire que les personnages féminins du roman sont libres, courageux et ouverts d’esprit, tandis que les personnages masculins sont honnêtes certes, mais inflexibles, entêtés et égoïstes? 

Je crois que oui ! En réalité, ce n’était pas voulu au départ, c’est venu tout naturellement. Quand vous créez un personnage avec sa spécificité, à partir d’un moment, vous ne pouvez plus trop le contrôler. Il agit invariablement selon certains critères que vous lui avez donnés au début du roman. C’est ce qui s’est passé avec Bülent Bey, le père de Leyla, mais aussi Ogan, le journaliste réactionnaire, et Tommy, l’aristocrate hippie. 

Mireille Sadège, rédactrice en chef

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