Culture, Société

« Dawa » : le portrait sombre de la France

Sur un fond noir a l’aspect rugueux, les quatre lettres, peintes en blanc, se détachent avec gravité: « Dawa ». Ce terme qui vient de l’arabe qualifiait à l’origine l’expansion de l’Islam. Aujourd’hui, dans le langage familier, il est synonyme de chaos.

dawa

DAWA

La couverture, à elle seule, symbolise le contenu du roman : des sujets profonds et inquiétants. Le livre de presque 500 pages – semblable à un block de pierre – est lourd de vérités que le lecteur se prend en pleine figure. Ecrit par Julien Suaudeau – qui a vécu en Algérie, en France et désormais exilé aux Etats-Unis, et qui a fréquenté aussi bien les couloirs de Sciences Po Paris que les ring de boxe des banlieues alentours – Dawa est un roman riche de tous ses contrastes. Une fiction donc, qui se rapproche tellement de la réalité qu’on s’y méprendrait : qui a inspiré l’autre ?

La France et l’Algérie: l’impossible pardon

Tout commence par la guerre d’Algérie. Daniel Paoli, qui n’était à l’époque qu’un enfant, assiste à l’assassinat de ses parents par Al Mansour, un indépendantiste algérien sanguinaire. Malgré le temps qui passe et son ascension en France au sein de la police, Daniel nourrit en secret sa souffrance et sa rancune. Conscient qu’Al Mansour est toujours en vie, il organise méticuleusement sa vengeance. Une vengeance qui hante également l’esprit d’Assan, fils d’Al Mansour, qui considère que ses liens de sang le lient à une fatalité inexorable: le terrorisme. Assan est pourtant professeur émérite à l’Université et son parcours est l’exemple même de l’égalité des chances et d’intégration sociale prônées partout dans le pays. Paradoxalement, dans une vidéo, aux cotés de quatre jeunes qu’il a endoctriné, il annonce cinq attentats dans la capitale prévus pour le vendredi 13 mars 2014. L’aiguille tourne et Paris compte les jours lui restant à vivre.

La montée de l’Islam radical

Un des thèmes principaux du roman est donc la montée de l’islamisme en France, surtout dans les banlieues. L’auteur décrit les quatre djihadistes aux côtés d’Assan comme des jeunes qui, à défaut d’avoir trouver un sens à leur vie dans ces territoires désertés par la République, cherchent une raison de mourir. Eux qui n’ont jamais lu le Coran ni pratiqué la religion sont convaincus par le prestige et le charisme d’Assan. Le djihad leur apparaît comme la solution. Par exemple, Soul, l’un d’entre eux, n’a rien d’un fanatique religieux mais la banlieue, ses déceptions et sa condition d’immigré pauvre, qui s’imposent à lui en permanence, ont nourri une colère sans nom qui ne trouvera fin que dans la mort. On pense alors à ces djihadistes occidentaux qui se rendent en ce moment en Syrie et dont les raisons nous échappent. Julien Suaudeau nous propose une explication.

Le conflit des classes sociales

« Dawa » est donc un roman qui décrit la société avec pour toile de fond le conflit des classes sociales, en permanence. Celles-ci, comme des aimants, s’attirent et se repoussent en essayant de se comprendre et de se copier. Momo, ancien dealer – qui préfère désormais mener ses combats sur un ring de boxe – a séduit une étudiante de Sciences Po Paris. Cette dernière est à la recherche de dangerosité, loin de la sécurité financière que lui offre ses parents. L’auteur la décrit comme fascinée par le milieu du jeune banlieusard. Les rôles sociaux s’inversent alors le temps d’une relation amoureuse : c’est elle qui essaye de s’intégrer en vendant de la coke aux étudiants des beaux quartiers. Cet échange est pourtant de courte durée : chacun à une place bien précise dans la société qu’il est difficile d’éviter sans tomber dans une crise identitaire, affirme implicitement l’auteur.

C’est donc à travers l’histoire de ses personnages, taillés dans une réalité effrayante, que l’on découvre toutes les facettes de la France et le fonctionnement même de ses institutions : le ministère de l’Intérieur, les partis politiques, les services secrets, les médias et les banlieues. Julien Suaudeau narre avec justesse cette guerre d’Algérie qui ne s’est jamais terminée dans les mentalités. Mais aussi ces immigrés qui se sont canalisés, jusqu’à étouffer, dans les banlieues et où les dealers sont devenus les maîtres du jeu. L’escalade de la violence qui en découle et qui effraie les quartiers riches en faisant monter le Front national contre lequel aucun parti n’a de solution véritable. Le cercle vicieux est infernal et la vision de l’auteur ne laisse aucun espoir. Si Dawa n’est pas un roman prémonitoire, il est au moins un cri d’alerte aux malheurs qui demeurent silencieux, pour le moment.

Nesrine Sl

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