Politique, Société

Décès de l’ancien président Süleyman Demirel

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L’ancien président et Premier ministre Süleyman Demirel est mort le mercredi 17 juin dans un hôpital d’Ankara. Il était âgé de 90 ans et affligé d’une grave maladie du système respiratoire. Un deuil national de trois jours a été annoncé par le Premier ministre Ahmet Davutoğlu. Des funérailles d’État seront tenues ce vendredi à la mosquée Kocatepe d’Ankara tandis qu’une autre cérémonie funéraire aura lieu samedi à Isparta, ville natale du défunt.

Bien-aimé ou mal-aimé, Süleyman Demirel était un géant de la vie politique turque. Celui que ses admirateurs appelaient « baba » (en français, « papa ») avait de nombreuses cordes à son arc, en témoigne sa longue carrière de politicien durant laquelle il a multiplié les fonctions. Né en 1924 dans la province d’Isparta, Demirel travaille comme ingénieur avant de se lancer dans la politique à l’âge de 38 ans.

La première fois qu’il occupe une position de dirigeant, c’est au sein du Parti de la justice, qui le désigne comme son secrétaire général en 1964. Dès l’année suivante, il devient vice-Premier ministre, et c’est là qu’il fait ses armes au sein du gouvernement. Par la suite, il deviendra le plus jeune Premier ministre de l’histoire du pays, sera à la tête de sept gouvernements différents et du Parti de la juste voie (Doğru Yol Partisi, plus tard renommé Demokrat Parti) avant de finir par devenir le neuvième président de la République de Turquie, de 1993 à 2000.

DemirelSa carrière politique, qui fut longue et bien remplie, ne l’a par conséquent pas épargné ; Süleyman Demirel a essuyé des revers et connu des coups durs. Des coups d’État, même, puisqu’il est renversé à deux reprises, en 1971 et en 1980. De ce deuxième putsch jusqu’à 1987, l’activité politique, de quelque sorte qu’elle soit, lui est interdite. À retenir également des épreuves qu’il a traversées, une situation économique souvent difficile durant ses mandats, des contestations parfois importantes de son pouvoir, du côté des étudiants notamment, mais aussi une force de caractère, des talents d’orateur hors du commun, et un pragmatisme et une résilience inébranlables.

Avec son ami Jacques Chirac, Demirel a également contribué au développement des relations bilatérales entre la France et la Turquie. Lors d’un entretien avec Hüseyin Latif -universitaire, journaliste fondateur d’Aujourd’hui la Turquie et écrivain- effectué en mai 2006, l’ancien homme d’État turc a d’ailleurs affirmé : « La France a toujours été une grande amie de la Turquie (…) Lorsque j’étais président, je me suis rendu en France à plusieurs reprises, et j’étais en relation directe avec le président Chirac ».

Après son retrait de la vie politique, qui suit directement la fin de son septennat en tant que président de la République, ce « père » appartenant au centre droit ne disparaît pas, mais continue de prodiguer des conseils aux politiciens moins aguerris et de s’exprimer sur les sujets qui font l’actualité ; Latif a d’ailleurs rapporté suite à sa rencontre avec Demirel : « J’avais l’impression d’être en face d’une histoire vivante, que c’était l’histoire qui parlait ». Un rôle nouveau pour l’ancien président, celui de vieux maître, qu’il aurait sans doute continué à exercer aujourd’hui ; d’autant plus qu’il n’était pas étranger aux coalitions : dans les années 1970, 1980 et 1990, il a au sein de ses gouvernements partagé le pouvoir avec, entre autres, le Yeni Türkiye Partisi et le Millet Partisi.

Süleyman Demirel et Hüseyin Latif en mai 2006

Süleyman Demirel et Hüseyin Latif en mai 2006

Hüseyin Latif, qui décrit dans sa chronique Rue Güniz (mai 2006) un homme attentif et chaleureux, a également écrit sur la mort du père de Demirel, Yahya Çavuş : « le neuvième président de la République et son entourage se trouvent au cimetière familial, debout auprès du tombeau du père de Süleyman Demirel (…) En cet instant précis, personne n’arrive à savoir à quoi il pense (…) Une vie bien remplie de 84 ans et maintenant, devant lui, la sépulture de l’homme qu’il aimait peut-être le plus au monde, à qui il était attaché par des sentiments de reconnaissance, dont il a la nostalgie (…) C’est le vent amenant ces senteurs de pin qui véhicule tous ces souvenirs, la fraîcheur, l’énergie de la vie, et qui les remplace par des sentiments d’impuissance, de consternation ».

Nul doute que sa propre mort, survenue six ans après cette scène, provoquera tout autant d’émotion chez chacun de ses défenseurs. C’est ce que nous observons déjà, et ce que préfigurait cette simple phrase dite par un chauffeur de taxi à Hüseyin Latif alors que ce dernier se rendait rue Güniz pour rencontrer Demirel, il y a déjà neuf ans : « Adressez mes salutations au « Père », nous l’aimons ».

Victoria Coste

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