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Décès de Mohamed Ali: pour qui sonne le gong ?

Mohamed Ali s’est éteint vendredi 3 juin 2016 à l’âge de 74 ans. Portrait d’un guerrier, d’un révolté, d’un esthète, qui a dit qu’il était « le plus grand » avant même de savoir qu’il l’était.
Mohamed Ali

Dans le septième sceau, film d’Ingmar Bergman, un chevalier propose à la Camarde venue à sa rencontre une partie d’échecs. Si la défaite de l’homme est inévitable, l’échéance repoussée de quelques jours lui permet de redécouvrir les plaisirs de la vie, avant que le film ne se termine par la sarabande macabre débridée qui est le destin de tous les vivants. .

Est-ce le même genre de marché que le champion américain Mohammed Ali avait passé avec la mort ? Sa longévité exceptionnelle, ainsi l’énergie considérable qu’il avait déployée pour diverses causes après l’annonce de sa retraite sportive en 1981, alors qu’on lui avait diagnostiqué la maladie de Parkinson en 1984, porte à le croire. La Faucheuse, bien mal inspirée, lui aura proposé un match de boxe que l’icône n’aura perdu qu’à la fin du douzième round.

Evoquer Mohamed Ali, c’est employer l’inévitable terminologie du boxer : ce héros des temps modernes, qui toujours, a une revanche à prendre sur la vie, qui se libère de sa condition initiale (les boxers professionnels modernes se recrutent quasiment toujours parmi les franges les plus dominées de la société) pour atteindre les sphères supérieures en payant le prix du sang, tant il est vrai, comme le souligne le sociologue Jean-François Laé, que le plus mauvais des boxeurs professionnels s’attire le respect de son entourage et de son voisinage. En ce sens, Cassius Clay de son nom de baptême, le gamin de Louisville dans le Kentucky, fils d’une femme de ménage et d’un père petit commerçant né le 17 janvier 1942 n’échappe pas à la règle.

Après une fulgurante carrière amateur, marquée par une médaille d’or olympique en poids mi-lourds aux Jeux Olympiques de Rome de 1960, le jeune champion dispute à 18 ans son premier combat professionnel, début d’une longue série de triomphes, qui en font l’adversaire naturel, puis le vainqueur contesté, du champion du monde Sonny Liston.

 Malcolm X, icône de la cause noire américaine

Malcolm X, icône de la cause noire américaine

Mais le combat le plus célèbre du champion est celui qui va l’opposer à une large part de l’Amérique à majorité blanche de son temps. En 1964, il abandonne le nom de Clay, le nom de l’ancien esclavagiste propriétaire de sa famille, pour adopter celui de Cassius X, comme son ami Malcolm. Bientôt il devient une icône de la contre-culture américaine, refusant les politiques intérieures et extérieures : en ce temps de Guerre froide, il adhère à l’organisation Nation of Islam, la foi musulmane étant considérée comme l’une des seules idéologie véritablement tiers-mondiste. En 1967, alors au fait de sa carrière sportive, il refuse l’incorporation dans un centre de recrutement américain pour partir au Vietnam, devient objecteur de conscience et déclare « Aucun Vietnamien ne m’a jamais traité de nègre ». La phrase deviendra emblématique de la condamnation populaire grandissante de la guerre aux États-Unis, particulièrement dans les milieux noirs, qui, bien que ne constituant que moins de 10% de la population, constituent 25% des soldats envoyés au Front.

Condamné en justice à une amende de 10 000 dollars et à la perte de sa licence, Ali verra finalement ce jugement inique cassé par la Cour suprême américaine en 1971.

 George Foreman, le dernier rescapé des trois légendaires boxeurs américains des années 1970, photographié en 2007.

George Foreman, le dernier rescapé des trois légendaires boxeurs américains des années 1970, photographié en 2007.

Les années 1970, qui voient le grand retour d’Ali sur la scène sportive, constituent l’apogée de sa carrière, et selon beaucoup, l’âge d’or de la boxe. Le boxeur subit ses premières défaites (Frazier, Norton), et affronte des adversaires tels que Joe Frazier (décédé en 2011) et George Foreman. Son duel avec celui-ci à Kinshasa, en 1974 est passé à la postérité sous le nom de « The Rumble in the Jungle » : le match, un des premiers évènements sportifs d’envergure mondiale organisé en Afrique à l’époque contemporaine, a eu lieu à 4h du matin pour pouvoir être diffusé en direct aux États-Unis. Mohamed Ali, pour une fois outsider, est le chouchou du public : il remporte le combat par K.O au huitième round, grâce à une technique éprouvée « vole comme le papillon, pique comme l’abeille et cogne, vas-y cogne mon gars », selon le mot de son entraîneur Dew Bundidini Brown.

Le titre reconquis, la suite n’est plus qu’une série de victoires, ponctuée de quelques (très) rares défaites. En 1981, une défaite aux poings contre Trevor Berbick, futur champion du monde âgé de 27 ans seulement, constitue son dernier match professionnel, mais d’autres combats l’attendent.

Atteint de la maladie de Parkinson, le sportif retraité devient un ambassadeur de luxe pour son pays : en 1985 il négocie la libération de certain de ses compatriotes otages au Liban, puis en 1990 il rencontre Sadam Hussein, qui tout en utilisant cette entrevue à des fins propagandistes, accepte de relâcher les 15 américains faits prisonniers en Irak lors de l’opération Bouclier du Désert. Lors des jeux d’Atlanta en 1996, Ali avait véritablement incarné l’Amérique en allumant de sa main, autrefois redoutée mais à présent tremblante, la flamme olympique. Après avoir assisté à l’ouverture des Jeux de Londres en 2012, Mohamed Ali s’était fait rare en public, même si on espérait qu’il assisterait aux jeux de Rio cet été.

Par son courage, son talent et son abnégation, il est parvenu à tracer sa propre voie : sa trajectoire sportive évoque par certains aspects le poète martiniquais Aimé Césaire, qui a revendiqué par le verbe et la plume la légitimité d’une identité différente. Ali, amateur de réparties cinglantes, eût pu faire sien ce vers du Cahier d’un retour au pays natal : « Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre. »

L’immense carrière du champion, et sa trajectoire sociale consécutive doit, de par son caractère exceptionnel même, nous interpeller sur la condition toujours difficile des gens de couleur dans certains endroits de l’Amérique contemporaine, comme en ont témoigné en 2014 et en 2015 les émeutes de Ferguson. Poing final.

 Jaufré Béziade-Queille

1 Comment

  1. orsu

    Ali is the greatest !

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