Economie, Politique

Décryptage de la politique étrangère turque avec le professeur Ahmet Kasım Han

La politique étrangère de la Turquie a-t-elle connu une inflexion similaire à celle qu’a connue la politique intérieure depuis 2008-2009 ?

De fait, les changements en politique intérieure ont coïncidé avec une certaine évolution en politique étrangère depuis 2009. Je ne pense pas toutefois qu’il y ait une relation de cause à effet ; c’est plutôt dû au contexte international, notamment économique. Lorsque les choses ont commencé à se dégrader pour la Turquie et le Parti de la Justice et du Développement (AKP), plus encore à partir des révolutions arabes. Nos alliés internationaux ont commencé à s’éloigner, l’importance stratégique de la Turquie devenant moindre à leurs yeux. Erdoğan perdait de son aura et les tensions sont montées avec la communauté Gülen, notamment autour de la question des Frères musulmans dans la région et des Kurdes.

En définitive, le contexte extérieur a influencé l’ambiance intérieure, et vice-versa ; mais je dirais qu’il s’agit d’une imbrication de facteurs plus que d’une corrélation en soi.

La Syrie et la Turquie étaient autrefois très proches, alors que Bachar Al Assad est désormais l’ennemi numéro un. Comment analyser la position turque vis-à-vis de la Syrie depuis le début du conflit ? Ce changement d’attitude est-t-il lié à des pressions extérieures sur la Turquie ?

Rappelons d’abord que les bonnes relations entre la Turquie et la Syrie ne remontent qu’à 1998. Les responsables turcs ont longtemps souhaité améliorer les relations bilatérales et l’AKP a bénéficié de ce terrain favorable, d’où un rapprochement accéléré à partir 2002.

A partir de 2007, la Syrie incarnait la réussite de la doctrine de « zéro problème » prônée par M. Davutoğlu, alors même que cette politique ne portait pas vraiment ses fruits avec nos autres voisins. Le problème, c’est que ce rapprochement spectaculaire correspondait moins à une politique étatique basée sur l’intérêt national qu’aux relations personnelles entre Recep Tayyip Erdoğan et Bachar Al Assad.

L’élite traditionnelle, expérimentée en politique étrangère, a été écartée du pouvoir au profit de la génération de la « nouvelle Turquie ». La politique turque en Syrie a été ultra personnifiée, répondant plus à des considérations idéologiques et idéalistes qu’à la réalité. Les responsables AKP se sont concentrés sur les relations avec le président syrien, sans voir que Bachar Al Assad n’était que l’un des détenteurs du pouvoir en Syrie. Les choses sont devenues encore plus personnelles avec les révolutions arabes, lorsque Bachar a ignoré les recommandations d’Erdoğan, et tout a basculé lorsqu’il a fait patienter Davutoğlu six heures dans la salle d’attente…

Où en sont les relations avec les Etats-Unis, ont-ils toujours une influence prédominante sur le gouvernement turc ?

Les Etats-Unis ont une opinion assez médiocre de la Turquie. Celle-ci demeure un pays stratégique, dont la capacité de nuisance est élevée et dont la coopération est précieuse ; mais pas indispensable si les circonstances l’exigent. On l’a vu lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Hostile à l’intervention américaine, la Turquie ne s’y est pas ralliée, mais elle a tenté d’aider son allié américain en ralliant les populations sunnites à sa cause.

La Turquie aime à se penser comme une puissance mais lorsqu’on regarde la région de plus près, l’Arabie saoudite et le Qatar importent plus. Ankara tente de mener sa politique propre, mais elle doit se tourner vers les Etats-Unis lorsque l’influence vient à lui manquer. Non que la Turquie s’aligne automatiquement sur les positions américaines, mais en tant que puissance moyenne au pouvoir limité, elle doit se plier là la hiérarchie des relations internationales.

La crise migratoire peut-elle changer les relations entre la Turquie et l’Europe ?

Je ne le crois pas. La Turquie est de fait un « Etat tampon », une position peu enviable. Ankara aurait dû imposer ses conditions dès le départ, disant clairement son intention de ne pas bloquer les réfugiés et demandant l’aide nécessaire. Au bout de trois ans, c’est l’Union européenne qui sollicite la Turquie, offrant un milliard de dollars pour qu’elle garde les réfugiés sur son sol. Or, les choses ont déjà mal tourné et ne sont pas prêtes de s’améliorer…

Le gouvernement dit avoir dépensé 7,5 milliards de dollars pour les réfugiés. Si cette somme avait été mise sur la table l’an dernier, doublée par les fonds européens, la Turquie aurait pu mener les politiques adaptées pour intégrer ces réfugiés à la société. Il aurait fallu un programme ambitieux et structuré visant l’emploi, le logement, etc.

A cause de politiques étrangères erronées, on se retrouve dans un bourbier dont on ne sait se dégager. Si certains de ces réfugiés vont migrer ailleurs, la plupart vont rester. Deux options s’offrent à nous : devenir comme le Liban, la Jordanie ou la Syrie de 1948 – accueillant les réfugiés palestiniens sans les intégrer, devenant un problème régional qui dure depuis plus d’un demi-siècle – ou devenir les Etats-Unis du XIXe siècle, un « melting pot ».

Quel bilan peut-on tirer de la politique de « zéro problème avec les voisins » initiée par Ahmet Davutoğlu et Recep Tayyip Erdoğan ?

Un tel bilan doit être jugé sur le long terme. Certains diront qu’elle a fonctionné pendant un temps ; tout dépend de ce que l’on entend par là. Il est vrai que l’on a pu observer un réchauffement modéré des relations de la Turquie avec certains de ses voisins, mais si cette politique avait jamais été un succès, on en verrait les restes aujourd’hui. Au lieu de cela, on a un capharnaüm que l’on ne sait plus par quel bout prendre.

Comment la Turquie envisage le retour de l’Iran sur la scène internationale ?

Il y a deux aspects à considérer. Tout d’abord, il faut noter la proximité géographique et les liens commerciaux historiques – très forts durant la guerre avec l’Irak – qui ont façonné les relations bilatérales. De ce point de vue, la levée des sanctions représente une formidable opportunité économique pour la Turquie. La forte demande intérieure en Iran pourrait aider certaines petites industries turques, notamment dans les domaines de la manufacture et de la construction. D’un autre côté, l’ouverture de l’Iran à l’économie internationale va engendrer une très forte concurrence entre les différents acteurs étrangers. Or, la compétitivité des industries turques est relativement faible. Toutefois, l’accord n’est pas encore scellé, ne nous avançons donc pas trop vite.

Coralie Forget

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