Découverte, Société

Décryptage : Pourquoi la diaspora turque est-elle si importante en Allemagne ?

Le nombre de Turcs résidants en Allemagne en 2017 atteignait 1 483 millions, et l’ensemble de la communauté turque, en comptant ainsi les personnes naturalisées, atteindrait selon les estimations trois millions de personnes. De nombreuses personnalités allemandes sont issues de cette communauté. C’est le cas du footballeur Mesut Özil, de la présentatrice TV Nazan Eckes, et de bien d’autres. 

Le miracle économique de l’Allemagne de l’Ouest 

La vague migratoire turque en Allemagne remonte aux années 1960, période où la République fédérale d’Allemagne (RFA), aussi appelée Allemagne de l’Ouest, connu un essor économique très important : le Wirtschaftswunder (« miracle économique »). En effet, en 1961, la construction du mur de Berlin fut symptomatique de la restriction du transit entre les deux Allemagnes, et réduisit ainsi l’accès au marché du travail des Allemands d’Allemagne de l’Est. 

C’est pourquoi le 30 octobre 1961, la RFA et la Turquie signèrent un accord invitant les Turcs à immigrer en Allemagne pour y travailler. L’accord initial prévoyait des titres de séjour d’une durée limitée à deux ans, mais les lobbys industriels poussèrent pour qu’ils soient rapidement étendus. Les mouvements migratoires de retour vers la Turquie furent importants durant les moments de contraction économique, par exemple pendant la récession de 1966-1967 due à la crise du crédit américain, ou lors du premier choc pétrolier de 1973. 

La politique de rapatriement familial de 1974

C’est la politique du rapatriement familial de 1974 qui modifia le flux migratoire. Cette mesure, qui donnait la possibilité aux travailleurs turcs de venir avec leur famille, fit doubler la population turque en Allemagne entre 1974 et 1978. C’est alors que s’opéra également un équilibre des genres dans la communauté turque d’Allemagne, qui était auparavant composée quasiment exclusivement d’hommes, avec les visas de travail délivrés aux femmes dépassant même ceux destinés aux hommes dans les années 1970. 

Entre les années 1960 et les années 1980, la communauté turque d’Allemagne fut ainsi embauchée dans les secteurs de l’électronique et du textile, qui étaient généralement caractérisés par une faible reconnaissance sociale et des salaires très bas, entraînant ainsi un détournement des Allemands pour ces métiers et donc une pénurie de main-d’œuvre que l’immigration a palliée. 

De nos jours, les Turcs-Allemands vivent dans les régions anciennement industrielles et dans les quartiers populaires des centres urbains, notamment en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, dans les environs de Cologne, où un tiers de la population turque d’Allemagne y est recensée. 

La chute du mur de Berlin et le début du débat identitaire 

En 1989, la réunification des deux Allemagnes fut marquée par la montée d’un discours identitaire. Lors de la chute de l’URSS, une partie de la diaspora turque de Bulgarie, qui était arrivée là-bas après la conquête des Balkans par l’Empire ottoman, chercha à rejoindre l’Allemagne où la diaspora turque établie pouvait aider à la recherche d’emploi. 

La place de la diaspora turque dans la société allemande réunifiée fit alors débat, en particulier dans l’ancienne République démocratique d’Allemagne (RDA), ou Allemagne de l’Est, qui en pleine reconstruction sociale et économique vit la montée d’une pensée xénophobe et anti-immigration, et où des cas d’actes de violence d’extrême droite furent reportés. Le parti de l’Union Chrétienne-Démocrate usa à l’époque d’un discours anti-immigration pour expliquer le chômage croissant de l’Allemagne réunifiée, ce qui poussa la diaspora turque à entrer en politique, et qui permit l’émergence de personnalités politiques telles que Sevim Çelebi, Leyla Onur et Cem Özdemir au Parlement fédéral dans les années 1990. 

Une masse électorale importante lors des élections turques

Les Turcs d’Allemagne forment ainsi le quatrième plus gros district électoral de la Turquie. Lors du référendum constitutionnel de 2017, le vote de la diaspora turque en Allemagne pour le « oui » a atteint 65 %, un score au-delà de la moyenne nationale, le « oui » l’ayant emporté à 51,2 % au total sur le territoire national. 

Les votes de cette même diaspora aux Pays-Bas (400 000 personnes, première minorité ethnique du pays) et en France (600 000 personnes dont 330 000 inscrits sur liste électorale à l’ambassade de Turquie en France) observent cette même tendance, séduite par l’idée du renouveau national. 

Camille Exare

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