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Des groupes d’opposition au régime syrien coupables de « crimes de guerre »

Le dernier rapport d’Amnesty International dénonce des exactions des groupes d’opposition au régime de Bachar el-Assad en Syrie qui ne constituent rien de moins que des crimes de guerre au regard du droit international humanitaire.

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Mardi 5 juillet, Amnesty International, une organisation internationale non gouvernementale (ONGI) qui lutte contre les violations de tous les droits humains, a rendu public un rapport faisant état de nombreux cas d’enlèvements, de torture, mais aussi d’exécutions commis par des groupes islamiques de l’opposition syrienne.

Le rapport intitulé « ‘Torture was my punishment’: Abductions, torture and summary killings under armed group rule in Aleppo and Idleb, Syria », se base sur une étude effectuée depuis 2012 dans les villes d’Alep et d’Idlib, dans le nord de la Syrie, où les groupes rebelles ont profité du vide de pouvoir laissé par le régime alaouite de Bachar el-Assad pour y établir leur contrôle et leur pouvoir tout aussi dictatorial et inhumain que celui du régime syrien.

Le conflit syrien qui s’est déclenché en 2011 avec les manifestations réprimées dans le sang contre le régime el-Assad s’est vite embourbé pour devenir un conflit civil qui constitue aujourd’hui un des plus grands désastres humanitaires de notre siècle auquel participe des acteurs régionaux et internationaux.

En cinq ans, ce n’est pas moins de 280 000 personnes qui y ont trouvé la mort. Au minimum, 4,6 millions de syriens se sont réfugiés dans les pays limitrophes selon l’’UNHCR (Agence nationale des Nations unies pour les réfugiés), tandis que l’on compte plus de 7,6 millions de syriens qui sont déplacés à l’intérieur de leur propres pays pour fuir les combats.

Alors que les habitants d’Alep et d’Ibleb ont d’abord célébré la fin du règne du régime syrien dans leur région, ces derniers ont vite déchanté quand les groupes d’opposition ont établi leur propre État de droit.

La description de la vie des civils dans ces zones démontre que le droit international humanitaire est ouvertement bafoué en toute impunité par certains groupes islamistes qui se disent lutter contre le régime de Bachar el-Assad.

La première page du rapport donne d’ailleurs le ton avec le témoignage d’Ibrahim, enlevé par le front Al Nosra en 2015 pour avoir organisé des manifestations pacifiques en soutien au soulèvement de 2011 : «  J’ai entendu et lu à propos des techniques de torture des forces gouvernementales. Je pensais que je serais en sécurité maintenant que je vis dans une zone contrôlée par l’opposition. J’avais tort. J’ai été soumis aux mêmes techniques de torture, mais dans les mains de Jabhat al-Nosra ».

« Une vague glaçante d’enlèvements, tortures et exécutions sommaires ».

Amnesty International crie haut et fort dans son rapport qu’on assiste en Syrie à «une vague glaçante d’enlèvements, tortures et exécutions sommaires».

Le simple fait de critiquer les groupes armés ou de ne pas respecter à la règle les principes de la charia ou d’autres lois établies arbitrairement par les insurgés, peut engendrer des répressions disproportionnées en opposition totale avec le droit international humanitaire – ou droit de la guerre – qui protège les civils lors de conflits.

En effet, Philip Luther, directeur du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient à Amnesty International, explique que beaucoup de citoyens syriens vivent avec la peur au ventre d’être enlevés pour avoir critiqué le comportement d’un des groupes armés qui sévit dans la région ou pour ne pas respecter les règles que ces derniers ont établies.

Le rapport d’Amnesty compte notamment 24 cas d’enlèvement entre 2012 et 2016, mais aussi cinq cas de torture commis par Nour al Dine Zinki et le Front al-Nosra. Le rapport indique que «Beaucoup de civils vivent dans la peur constante d’être enlevés, s’ils critiquent la conduite des groupes armés, ou s’ils ne respectent pas les règles strictes qu’ils leur imposent ».

Ibrahim fait partie de ceux qui ont été enlevés et torturés pour obtenir des « aveux ». Il a accepté de décrire à Amnesty International les tortures qu’il a subies durant ses trois jours de détention : « J’ai été emmené dans la salle de torture. Ils m’ont placé dans la position du shabeh (fantôme) : j’étais suspendu au plafond par les poignets, et mes orteils ne touchaient plus le sol. Ils se sont mis à me frapper à coups de câble sur tout le corps… Ils ont ensuite utilisé la technique du dulab [pneu]. Ils m’ont plié en deux et m’ont fait rentrer dans un pneu, puis ils se sont mis à me frapper à coups de bâtons ».

Halim a lui aussi été enlevé et détenu de force pendant deux mois pendant lesquels il a été torturé, cette fois-ci par le mouvement Nour al Dine Zinki : « Lorsque j’ai refusé de signer mes  » aveux « , la personne chargée de m’interroger a ordonné au gardien de me torturer. Le gardien a utilisé la technique du bisat al rih [tapis volant]. Les mains sur la tête, je devais lever les jambes en position perpendiculaire. Il a ensuite commencé à me frapper à coups de câble sur la plante des pieds. Incapable de supporter la douleur, j’ai signé le document ».

Pire, des exécutions sommaires sont monnaie courante. Celles-ci sont attribuées à la branche syrienne d’Al-Qaïda, le Front al-Nosra, mais aussi au groupe al-Chamia, qui utilisent un simulacre de justice en faisant appel aux tribunaux islamistes pour répandre la terreur. Horrifiant, le mot est faible pour parler du cas de ce jeune homme de 17 ans qui, accusé d’être homosexuel, a été exécuté. Pour rendre compte du cauchemar dans lequel essaye de survivre la population syrienne, est-il vraiment nécessaire d’évoquer les cinq jeunes femmes accusées d’adultère qui ont été mises à mort sur la place publique pour être pardonnées ?

Philip Luther tient d’ailleurs à souligner dans le rapport de l’ONGI que : « prononcer des sentences et procéder à des exécutions sommaires sans qu’un tribunal régulièrement constitué n’ait prononcé de jugement en respectant toutes les garanties judiciaires, constitue une grave violation du droit international et s’apparente à un crime de guerre ».

L’article 3 commun aux quatre Conventions de Genève, corpus législatif international qui constitue le droit international humanitaire, s’applique à tous les groupes armés qui participent à un conflit armé non international. Celui-ci assure « aux personnes qui ne participent pas directement aux hostilités, y compris les membres de forces armées qui ont déposé les armes et les personnes qui ont été mises hors de combat par maladie, blessure, détention, ou pour toute autre cause, seront, en toutes circonstances, traitées avec humanité, sans aucune distinction de caractère défavorable basée sur la race, la couleur, la religion ou la croyance, le sexe, la naissance ou la fortune, ou tout autre critère analogue ». Ainsi, il interdit toutes « atteintes portées à la vie et à l’intégrité corporelle, notamment le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels, tortures et supplices [ … ] les traitements humiliants et dégradants […] les condamnations prononcées et les exécutions effectuées sans un jugement préalable, rendu par un tribunal régulièrement constitué, assorti des garanties judiciaires reconnues comme indispensables par les peuples civilisés »

Ces infractions graves au droit international humanitaire, qui interdit l’enlèvement, la torture et l’exécution de civils, visent non seulement des militants pacifiques, mais aussi des enfants et des membres de minorités religieuses et ethniques, ce qui comprend des Kurdes et des chrétiens.

À titre d’exemple, une militante politique pacifique a été enlevée à un poste de contrôle par le Mouvement islamique Ahrar al Sham et a été détenue pour ne pas avoir porté le voile et, car elle était soupçonnée, sans preuve, d’être affiliée au gouvernement syrien.

Les avocats, les journalistes, les militants des Droits de l’Homme et les travailleurs humanitaires qui dénoncent ces pratiques sont eux aussi la cible des groupes armés qui désirent les faire taire par tous les moyens. Ainsi, la menace qui pèse sur eux en a découragé plus d’un, d’autant plus que le nombre d’enlèvements a augmenté depuis 2014.

Issa, un jeune militant de 24 ans, a expliqué qu’il avait cessé d’utiliser les médias et les réseaux sociaux de peur de subir les représailles du Front al-Nosra dont des membres l’ont déjà menacé à plusieurs reprises : « Ils contrôlent ce que nous pouvons et ne pouvons pas dire. Soit vous êtes d’accord avec leurs règles sociales et leurs politiques, soit vous disparaissez. Au cours des deux dernières années, j’ai été menacé à trois reprises par le Front al-Nosra pour avoir critiqué sur Facebook leur manière de diriger ».

En plus des civils, des combattants des groupes rivaux sont, après avoir été capturés, torturés et exécutés alors que le droit international humanitaire interdit que ce genre de pratiques soient infligées aux prisonniers de guerre. 

Qui sont les responsables ?

Amnesty International a déjà pointé du doigt les exactions commises par les forces gouvernementales, principaux responsables des crimes de guerre et contre l’humanité, et par Daech. Mais, aujourd’hui, il est indéniable qu’ils ne sont pas les seuls responsables des horreurs qui se trament dans ce pays à feu et à sang.

Le nouveau rapport dénonce les crimes de guerre commis par cinq autres acteurs du conflit qui exercent leur contrôle dans les villes d’Alep et d’Idleb et les alentours.

Tous d’abord, trois membres de la coalition islamiste « Fatah Halab » (La conquête d’Alep) sont sous le feu des accusations : le groupe rebelle islamiste Noureddine Zinki, le Front al-Chamia et la Division-16.

Le groupe armé salafiste Ahrar al-Cham, ainsi que les djihadistes du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, ne sont pas en reste ; responsables d’enlèvements, de torture mais aussi d’exécutions.

Philip Luther souligne qu’à « À Alep et Idlib aujourd’hui, les groupes armés ont les coudées franches pour commettre des crimes de guerre et bafouer le droit international humanitaire en toute impunité. Fait choquant, nous avons constaté que certains utilisent les mêmes méthodes de torture auxquelles recourt régulièrement le gouvernement syrien ».

En outre, le rapport explique que ces groupes armés ont mis sur pied des institutions administratives et quasi judiciaires pour gouverner ces régions du nord de la Syrie et que c’est par le biais de ces « systèmes judiciaires » fondés sur le respect de la charia (loi islamique) qu’ils commettent des actions répréhensibles sur la scène internationale.

Exhorter les pays tiers à arrêter de soutenir ces groupes armés

Ce qu’il faut absolument retenir de ce rapport c’est le soutien de gouvernements étrangers à ces groupes, sans qui ces parties au conflit ne pourraient pas commettre ces crimes.

Le rapport dénonce ainsi le soutien du Qatar, de l’Arabie Saoudite, mais aussi de la Turquie et des États-Unis qui stipulent pourtant vouloir faire taire les armes, mais qui savent en tout état de cause que l’argent et les armes qu’ils fournissent servent à violer le droit international humanitaire.

Amnesty International exhorte ainsi « Les États membres du Groupe international de soutien à la Syrie, notamment les États-Unis, le Qatar, la Turquie et l’Arabie saoudite, qui participent aux négociations sur la Syrie, de faire pression sur les groupes armés pour qu’ils mettent fin à ces violations et respectent les lois de la guerre. Ils doivent cesser tout transfert d’armes ou de soutien aux groupes qui se livrent à des crimes de guerre et à des violations flagrantes des droits fondamentaux. »

En outre, pour des raisons sécuritaires, Amnesty International n’a pu mener son enquête que dans ces deux villes du nord de la Syrie, il est donc facilement imaginable l’horreur qui se déploie comme la peste dans le reste de la Syrie. Encore une fois, les civils, femmes et enfants, qui se comptent par milliers, sont les premières victimes de cette violence indiscriminée et intolérable. La communauté internationale et les citoyens du monde que nous sommes ont le devoir d’ouvrir les yeux et de faire entendre nos voix pour faire pression sur nos gouvernements afin que quelque chose de concret en faveur de la paix soit enfin entrepris et que les responsables de ces crimes odieux soient jugés pour leurs atrocités.

Pour lire le rapport dans son intégralité:  http://www.amnestyusa.org/sites/default/files/embargoed_5_july-_torture_was_my_punishment-final_version.pdf 

Camille Saulas. 

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