Société

Des militants devant la gare d’Haydarpaşa pour une reconnaissance du « génocide » arménien

genocide

Ce matin, sur les marches de la gare stambouliote d’Haydarpaşa, près de 400 personnes dont des défenseurs des droits de l’Homme et des descendants de familles arméniennes se sont réunis pour commémorer le centenaire du génocide arménien à l’endroit d’où, cent ans plus tôt, le premier convoi de déportation d’intellectuels arméniens était parti. Une autre manifestation a eu lieu ce soir à 19 heures le long de l’avenue Istiklal pour leur rendre un dernier hommage.

Les mains liées par des cordes, le portrait du journaliste arménien Hrant Dink assassiné en 2007 élevé en tête du cortège, les descendants des victimes de 1915 soutenus par des associations des droits de l’Homme ont rendu un hommage émouvant ce vendredi aux victimes des massacres de 1915 qui ont fait plus de 800 000 disparus.

La gare d’Haydarpaşa était pour eux un lieu symbolique. En se rassemblant devant cette gare récemment désaffectée d’Istanbul depuis laquelle des intellectuels arméniens avaient été déportés en 1915, les manifestants ont voulu en quelque sorte briser un tabou qui subsiste encore aujourd’hui au sein de la société turque. Sur les pancartes, on y lisait des noms, ceux de Taniel Varujan, Nerses Papazyan, Nazaret Dağavaryan et beaucoup d’autres, qui figuraient parmi les intellectuels déportés au début du siècle dernier.

« Il y a cent ans aujourd’hui, les premières arrestations venus symboliser le génocide arménien ont commencé ici, à Istanbul. Les Assyriens et les Grecs aussi ont été victimes du génocide Arménien. Nous parlons d’un crime qui a eu lieu ici il y a cent ans. Une honte depuis cent ans. Un déni de cent ans. Nous sommes les petits-enfants de cette perpétration du génocide. », a déclaré dans son discours Renan Akman, membre d’une société stambouliote des droits de l’Homme, après avoir honoré une minute de silence en mémoire des victimes.

militants« Il ne s’agit pas seulement de vies d’Arméniens, mais aussi de leurs propriétés. Tout ce qui leur appartenait, leur argent, leur souvenir, leur histoire a été usurpé. Le génocide n’a pas seulement été une destruction mais aussiégalement un pillage massif » a-t-elle plus tard ajouté.

Au milieu de la foule, Elim, arménienne de Turquie, brandit bien haut le portrait de Hrant Dink, journaliste et écrivain appartenant à la communauté arménienne et qui, en janvier 2007, fut assassiné devant les locaux de son journal Agos par un nationaliste turc. «Il était le symbole de la fraternité et de la mobilisation de la nation à travers son combat en Turquie, où il tentait de démontrer aux gens la réalité de l’Histoire, ce qu’il s’est vraiment passé en 1915, et ce que le gouvernement et les Etats ont causé au peuple arménien, et à d’autres peuples », a-t-elle déclaré à Aujourd’hui la Turquie.

Si Elim participait à ce rassemblement aujourd’hui, c’est aussi parce que son grand-père, âgé de quinze ans lors du massacre, avait comme de nombreux Arméniens à la même époque été obligé de changer son identité pour survivre. « Après 1915, il a dû changer d’identité. En fait après le génocide, beaucoup d’Arméniens d’Anatolie ont dû changer d’identité, adoptant la nationalité turque. C’était pour se protéger en fait », nous explique-t-elle

Interrogé sur les conséquences d’une potentielle reconnaissance du terme de « génocide » par le gouvernement, Roland Aménian, membre du collectif VAN estime que si elle devait avoir lieu, elle pourrait entraîner d’énormes conséquences en Turquie, et surtout des évolutions sur le plan démocratique.

« Commencer à remettre en cause la thèse en place sur le génocide, c’est remettre en cause beaucoup de choses, et peut-être que oui ça pourrait avoir des conséquences assez importantes pour la Turquie. Certains militants des droits de l’Homme ici nous disent que tout est lié : la cause kurde, la cause des femmes, la question du génocide arménien, les problèmes environnementaux sur le réchauffement climatique. Cela risque d’amorcer un plus grand bouleversement, un mouvement qui est déjà en marche. Aujourd’hui, il n’y a quasiment plus, ou du moins très peu, d’Arméniens en Turquie mais, de nos jours, ce sont plutôt les Kurdes qui font face à plusieurs problèmes. C’est aussi ça qu’il faut mettre en avant. On a vu ce qui s’est passé en Irak, on a vu ce qui s’est passé en Syrie et il faut défendre les droits des minorités partout où elles sont présentes, et spécialement en Turquie où les minorités se trouvent dans une situation peu enviable », a expliqué Roland Aménian à l’AFP et à Aujourd’hui la Turquie.

Tout au long de la semaine, une série de commémorations a eu lieu dans la ville d’Istanbul. Mercredi, une table ronde réunissant des intellectuels, des descendants de victimes du génocide, et des organisations des droits de l’Homme ont discuté ensemble des évolutions et régressions autour de la question.

« C’est très important de lutter contre le négationnisme, car le génocide constitue l’acte le plus violent auquel le racisme puisse mener. Et le négationnisme à l’inverse, c’est la continuation du génocide, donc lutter contre le négationnisme c’est lutter contre le racisme. On voit bien aujourd’hui que lutter pour la reconnaissance de l’Histoire des arméniens et pour que la vérité soit dite, c’est aussi une manière de faire vivre l’égalité entre tous les citoyens dans un pays où malheureusement cela n’existe pas. C’est important aussi parce que ça signifie beaucoup de choses sur la Turquie actuelle. Reconnaître la fin du génocide ça permettrait de mettre fin au mensonge, qui passe par l’éducation, ça voudrait dire aussi que l’État doit la vérité à ses citoyens. Ce serait donc un État plus transparent et plus démocratique », a souligné Benjamin Abtan, président du mouvement anti-raciste européen de l’EGAM (Europe grassroots anti racist movement).

genocide-armenienLors d’une conférence de presse sur le thème de la lutte contre le négationnisme, Sarah Leah Whitson, responsable en Afrique du Nord et au Moyen-Orient d’une organisation sur les droits de l’Homme, a rappelé l’importance et la valeur morale d’une reconnaissance du terme de « génocide » par le gouvernement turc. « La reconnaissance doit se produire sur plusieurs étapes et être bien sûre encadrée par des experts, mais elle doit surtout impliquer des positions publiques, une position de la part des institutions, des dates commémoratives, des rituels et des mémoriaux. (…) Mais aussi une mention de l’héritage culturel arménien, qui passe par la restauration des églises, des recherches archéologiques et architecturales », a-t-elle souligné dans cette conférence de presse qui s’est tenue dans le quartier stambouliote de Beyoğlu.

« Je m’incline devant la mémoire des victimes et je viens dire à nos amis arméniens que nous n’oublierons jamais », avait déclaré François Hollande, le président de la République française, participant aux commémorations du centenaire du génocide qui se sont tenus à Erevan. Le président y était vendredi accompagné par une délégation d’une quarantaine de personnes.

Cent ans plus tôt, le gouvernement Jeune-Turc dirigé par Talaat Pacha lançait ses premières directives d’exécution et de déportation envers la communauté arménienne. C’est en leur mémoire que des centaines d’Arméniens issus de la diaspora ont ainsi participé à toutes ces commémorations en Turquie comme en Arménie, notamment face au Mémorial de Dzidzernagaperd de Erevan. D’autres se sont quant à eux réunis sur les lieux où eurent lieu les premières déportations en Turquie, en mémoire de ce 24 avril 1915 où une première vague d’arrestation avait touché près de 250 intellectuels arméniens de Constantinople d’abord arrêté et déportés, puis assassinés.

Le mercredi 15 avril, le Parlement européen avait voté une résolution non contraignante pour que le 24 avril devienne une journée internationale de commémoration des génocides.

Le Parlement européen en avait aussi profité pour remettre sur le tapis la question de la reconnaissance par la Turquie du massacre des Arméniens en tant que génocide : « L’Arménie et la Turquie devraient utiliser le centenaire du génocide arménien pour renouveler leurs relations diplomatiques, ouvrir la frontière et ouvrir la voie à une intégration économique ». Ankara avait également été invitée à ouvrir ses archives afin de pouvoir faire la paix avec son passé ; une demande qui intervenait peu de temps après que la déclaration du pape sur la question du massacre des Arméniens ne mette de l’huile sur le feu de cette question taboue, le président Erdoğan réfutant cette thèse de génocide. « Personnellement je ne m’en préoccupe pas car nous ne portons pas la tache ou l’ombre d’un génocide », avait-il déclaré.

Aurore Cros

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