Economie, International

La diplomatie d’entreprise entre la Turquie et l’Allemagne

Parmi les acteurs non étatiques des relations internationales, on compte de grandes multinationales, dont certaines sont plus puissantes que beaucoup d’États. Pourtant, les grands groupes mondiaux à avoir entièrement mis sur pied une « diplomatie d’entreprise » sont peu nombreux. En revanche, des liens économiques solides continuent de constituer la pierre angulaire des relations turco-allemandes.

L’Allemagne est le premier partenaire commercial de la Turquie, le premier importateur de produits et services turcs et le second exportateur, après la Chine, vers la Turquie. En revanche, la Turquie occupe seulement la 17e place dans les exportations allemandes et la 19e pour les importations. Après la libéralisation économique des années 1990, les entreprises allemandes ont accru leur présence. Celle-ci a atteint son apogée après la mise en place de l’union douanière, en 1996, qui a renforcé le poids de la Turquie dans les échanges avec les pays européens. Ainsi, le volume du commerce bilatéral a atteint 35 milliards de dollars en 2015, tandis que les trois millions d’expatriés turcs vivant en Allemagne – dont 450 000 personnes actives qui contribuent au PIB allemand avec une valeur ajoutée de 50 milliards de dollars – sont devenus un atout économique important pour la Turquie notamment, car cette diaspora turque revient au pays pendant les périodes de congés et consomme sur place. À l’heure où l’Allemagne tente de protéger son réseau commercial mondial et ses exportations équivalant à deux milliards de dollars par des mesures néoprotectionnistes, ses liens commerciaux avec la Turquie sont trop précieux pour être sacrifiés à des fins politiques. Ainsi, les déclarations de Berlin qui menacent constamment Ankara de sanctions économiques relèvent en réalité de la rhétorique. Le fait que le dernier appel d’offres pour l’énergie éolienne renouvelable d’une valeur d’un milliard de dollars ait été remporté par un consortium comprenant l’entreprise allemande Siemens confirme que la coopération économique continuera à se développer en dépit des fluctuations politiques et économiques.

Hormis durant la parenthèse de la Seconde Guerre mondiale, les entreprises turques ont été incorporées dans le réseau commercial mondial de l’Allemagne. Dès les années 1950, lorsque la Turquie substituait ses importations de biens de consommation à une industrialisation assurant une production locale, les conglomérats allemands investissaient, avec leurs rivaux américains, dans les projets industriels de la bourgeoisie industrielle turque émergente. Il faut souligner que les multinationales allemandes telles que Bosch, Siemens, Mercedes, Schneider et Magiruz-Deutz font partie de l’histoire du développement économique de la Turquie depuis le début du XXe siècle. Ils ont formé des alliances et des partenariats à long terme avec des holdings familiales turques à l’instar de Koç, Sabancı et Eczacıbaşı, et même avec l’armée turque à travers son conglomérat économique OYAK (le fonds de pension des forces armées turques). En tandem avec des fondations allemandes opérant en Turquie, ils ont tissé des liens profonds à travers la société turque avec des politiciens, des journalistes, des diplomates, des leaders de la société civile, des acteurs économiques, des universitaires, etc.

La modalité et les conséquences de la coopération entre la Fédération de l’Industrie Allemande (BDI) et l’Association Turque d’Industrie et de Commerce (TUSIAD) sont au coeur des relations économiques entre les deux pays. Le 12 octobre 2017, lors de leur réunion à Berlin, la TUSIAD et la BDI se sont concentrées sur des thèmes relatifs à la transformation numérique dans le cadre d’un programme qui profite aux deux pays. Dans ce contexte, un protocole d’accord a été signé entre les deux institutions pour renforcer la coopération dans les domaines liés à cette industrie. Pour retrouver l’élan perdu dans les dernières années, TUSIAD Germany Network a préparé un plan d’action stratégique. Dans ce contexte, un protocole d’accord a été signé par les Secrétaires généraux de la BDI et de la TUSIAD, respectivement les Drs Joachim Lang et Bahadır Kaleağası, pour renforcer la coopération dans les domaines liés à l’Industrie 4.0. Dans ce sens, une délégation de TUSIAD dirigée par M. Simone Kaslozski, vice-président du conseil d’administration de TUSIAD, s’est rendue à Berlin et a participé à une table ronde sur « Les problèmes actuels des relations d’affaires germano-turques » coorganisée et accueillie par son homologue allemand BDI avec la participation de représentants du monde des affaires allemand. Ainsi, on prévoit de travailler sur les quatre domaines de coopération suivants : les consultations concernant les politiques de transformation numérique des industries respectives entre les secteurs privés turcs et allemands, la facilitation du partage des meilleures pratiques entre les entreprises, le soutien de l’interaction entre les différents acteurs sociétaux dans ce domaine, et le dialogue sur les développements internationaux concernant l’industrie et la transformation numérique des industries. Lors de la table ronde présidée par le président du Réseau TUSIAD Allemagne, M. Hüseyin Gelis, un échange de vues a eu lieu sur le processus de modernisation de l’union douanière entre l’UE et la Turquie. L’un des principaux points à l’ordre du jour portait sur l’approfondissement des relations économiques bilatérales. La TUSIAD et la BDI ont toutes deux soutenu l’idée qu’une telle modernisation serait mutuellement bénéfique pour le monde des affaires des deux pays. Cela a également été confirmé par divers rapports d’analyse d’impacts préparés par la Banque mondiale et le ministère turc de l’Économie. Par conséquent, l’importance d’une revitalisation adéquate de ce processus a été soulignée sans être perturbée par certaines évolutions politiques. Il convient de noter que BusinessEurope, l’organisation qui chapeaute les entreprises de l’Union européenne (UE) et à laquelle la TUSIAD et la BDI sont membres, a également renouvelé son soutien à la modernisation de l’union douanière entre l’UE et la Turquie dans son document de position publié en octobre 2017 et intitulé « La vision d’entreprise pour l’avenir de l’Union européenne ».

La table ronde réunissait d’autres participants, notamment Mme Billur Barlın, coordinatrice du groupe Solmaz, M. Atalay Gümrah, PDG d’Eczacıbaşı Holding, M. Markus C. Slevogt, membre du conseil d’administration d’Amarkon, et M. Steven Young, président de Bosch Turquie. Ces derniers se sont mis d’accord sur les domaines de coopération suivants : la coopération dans le cadre du projet chinois « One Belt One Road », l’élaboration de possibilités de coopération sur le continent africain (en particulier sur les investissements), l’échange d’informations concernant le fonctionnement quotidien de l’union douanière, et la suggestion du sujet de l’économie numérique en tant que question prioritaire dans le cadre de la Global Business Coalition dont la TUSIAD et la BDI sont les membres fondateurs.

Fatin Resat Durukan 

 

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