Chroniques

Dix ans déjà !

Notre journal entame à partir de ce numéro sa onzième année, ce qui mérite commentaire. En ce qui me concerne, je n’écris pas depuis si longtemps. En fait, je n’ai commencé qu’il y a environ un an et demi. Mais je me souviens bien du manque que je ressentais en l’absence d’un journal francophone. Il faut l’avouer, il s’agissait de pure nostalgie, de la recherche d’un temps perdu qui me semblait de plus en plus irréversible.

En effet, parce qu’il y avait eu un âge d’or qui correspond à celui de mon enfance pendant lequel à Istanbul, surtout à Beyoğlu, on entendait parler français un peu partout. Et c’était à travers ce tohu-bohu que je me précipitais vers la zone de Tünel pour dévorer des yeux la vitrine de la librairie Hachette. Pendant un assez long laps de temps, deux ans au moins je présume, un tableau du peintre Corot représentant de jeunes filles s’amusant à se balancer dans un paysage printanier, qui prenait place sur une reproduction des Filles de feu de Gérard de Nerval, s’était agrandi et avait pris une dimension telle qu’on ne pouvait plus en détourner les yeux. Il y avait dans ce tableau, un je-ne-sais-quoi de mystérieux qui vous invitait à l’intérieur pour mieux apprécier les vastes rayons s’étalant dans cette librairie, tant et si bien qu’une fois dedans, je ne pouvais plus quitter ces lieux sacrés de la littérature, de la philosophie et, j’ajoute, du journalisme.

Plusieurs journaux français ornaient les murs et les diverses places d’où on les voyait déborder. Ils avaient l’air d’être coincés dans ces étalages, attendant que quelqu’un les achète pour se mettre au courant de ce qui se passait d’important dans le monde. J’achetais ceux qui étaient imprimés en Turquie, comme si ça m’avait permis de lire les pensées des Français résidant en Turquie, et d’apprendre ce qu’ils pensaient de notre pays et de ce qui s’y faisait d’intéressant.

Hélas, cet âge d’or est désormais révolu et, à la place de cette librairie Hachette qui m’enchantait n’existe maintenant qu’un Starbucks bien établi d’où se trouve banni tout ce qui ressemble à un livre. À Istanbul, on parle désormais très peu français à la différence de l’anglais qu’on entend partout. Quant aux journaux, on en trouve peut-être encore de toutes les nationalités mais, de ceux qui sont imprimés en Turquie il n’y en a qu’en anglais.

C’est la règle générale et on ne peut y échapper. N’y a-t-il pas une exception qui puisse nous consoler face à cet état affligeant des choses ?

La réponse est justement oui. Aujourd’hui la Turquie, c’est aussi une réponse à ce manque que connaît Istanbul concernant la langue comme les journaux français. Et quelle n’est pas ma joie quand, en entrant sur le campus de l’université de Galatasaray, je passe comme jadis devant une kiosque, ou du moins son modeste équivalent, où s’étalent des exemplaires de ce journal francophone.

Parfois les esprits retournent donc pour nous réconforter.

Nami Başer

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