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Domaine Likya : Les frères Özcan, sur les traces de Oinoanda*

*Lactuelle ville touristique dAntalya était jadis appelée Wiyanawanda (Oinoanda) par les Hittites, ce qui voulait dire « la Cité du Vin ».

Vue sur les vignes de Likya Winery

Pourriez-vous nous parler de lhistoire de votre vignoble et des vins de Likya ?

Likya Winery a commencé ses investissements en 1999. Étant une entreprise familiale, nous sommes aussi parmi les pionniers de la viticulture de hauteur en Turquie, car nos vignes se situent à 1 100 mètres d’altitude dans le sud de la Turquie. Le projet a débuté en 1998 et après un an de recherches, le choix s’est porté sur le plateau d’Elmalı dans la province d’Antalya. En réalité, c’est un projet original qui au départ était une passion et qui est devenu rapidement notre principale activité professionnelle.

Nos vignes sont entourées par les monts Taurus dont les sommets peuvent atteindre 3 070 mètres. C’est aussi ici que nous y retrouvons les cèdres libanais dits « Taurus », et ces plantations constituent l’une de nos forêts nationales protégées. La zone est très singulière avec une amplitude thermique diurne entre 20 et 30 °C. De plus, en hiver, il est tout à fait possible d’atteindre les -25 °C et d’avoir d’importantes précipitations de neige. C’est une région qui se trouve au croisement de trois climats — méditerranéen, continental et égéen (autrement dit, méditerranéen dégradé) — ce qui engendre des conditions uniques pour faire du vin.  

Quels sont les effets de ces conditions et de ce positionnement géographique sur vos vins ?

Concernant la pluviométrie, nous avons 600 mm de pluie par an sur ce secteur. Nous n’avons donc pas forcément besoin d’irriguer. Comme je viens de le mentionner, l’écart des températures entre le jour et la nuit offre une très belle acidité à nos vins.

Dégustation avec Doruk Özkan, responsable du marketing et co-propriétaire du domaine

Avec quels cépages préférez-vous travailler ?

En dehors de cépages français et internationaux connus, nous produisons aussi nos cépages indigènes comme Kalecik Karası, Öküzgözü, Boğazkere ou encore Narince

De la même manière, nous avons une mission. En effet, depuis 18 ans, nous plantons les cépages oubliés de Taurus en voie de disparition. Nous avons replanté de rares francs-pieds retrouvés et nous avons réussi à ce qu’ils survivent. Ceci a donné notre série « Likya Arkeo » qui propose les trois cépages suivants : Acıkara, Fersun et Merzifon Karası. Nous sommes, pour le moment, le seul producteur qui travaille avec ces cépages historiques indigènes, sachant que les travaux de recherches et de replantation durent en moyen 10 ans pour un cépage donné. Les cépages Acıkara et Fersun sont originaires d’ici, d’Antalya. Après des siècles, nous refaisons du vin avec ces raisins et voyons leur potentiel. Aussi, un autre cépage indigène nommé « Tilki Kuyruğu » (queue du renard) est minutieusement travaillé par Likya Winery. Toujours dans cette perspective, nous multiplions et replantons 18 autres cépages oubliés et continuons les recherches sur ceux-ci. La série « Likya Arkeo » s’enrichira donc d’ici cinq ans grâce à l’arrivée de nouveaux produits.

Pourquoi avez-vous choisi de créer une série particulière pour les cépages indigènes ? 

Ces terres ont une richesse et une diversité génétique inouïes. Donc, je pense que nous faisons ce que « nous devons » faire. Aussi, j’interprète la viniculture d’un œil plutôt philosophique. Par exemple, je vois « Acıkara » comme mon projet de l’immortalité. Nous sommes de passage sur ce monde. Pour cette raison, il est important de pouvoir laisser une signature, une trace ou une œuvre si possible. Si dans 500 ans quelqu’un venait à boire du vin d’Acıkara (quelque part dans le monde), et s’il ou elle se souvient de nous en soulevant son verre, pour moi c’est ce qui peut être le plus immortel philosophiquement.

Trois générations de la famille Özkan lors des vendanges

En ce qui concerne vos vins, quels sont les choix des consommateurs turcs et des consommateurs étrangers, en particulier des touristes ? Détectez-vous une différence particulière entre les deux quand vous analysez les ventes ?

Les plus timides envers les cépages autochtones commencent par essayer les vins produits à partir des cépages internationaux ou encore par ce qu’on appelle des « Turkish Blends ». 

Plus ils avancent dans l’aventure avec une certaine curiosité, plus ils expérimentent les mono-cépages avec les variétés indigènes. Cependant, il est vrai que le consommateur ordinaire — soit celui qui s’y connait peu en matière de vin — préfère les noms dont il a déjà entendu parler, autrement dit les cépages français… Ce type de consommateur n’aime pas prendre de risques.

Pouvons-nous alors parler de linfluence de lapproche française dans le secteur vinicole en Turquie ?

Oui, il y en a. À partir des années 2000, les investissements dans les vignobles de qualité se sont accélérés considérablement et, dans ce cadre, les cépages nobles français ont eu un vrai impact. Parmi ceux-ci, on compte le Malbec, le Pinot noir et le Pinot Meunier. Et je peux dire que nous sommes des pionniers dans ce domaine en Anatolie. Aussi, il ne faut pas oublier qu’il y a eu beaucoup d’œnologues français qui ont travaillé au développement du secteur en Turquie.

Dans les vignes de Likya

Cher Burak Özkan, vous avez aussi un slogan que jaime beaucoup. Vous dites que la Turquie est « le plus ancien des nouveaux mondes ». En partant de ce point, où situez-vous lavenir de la viniculture turque ? Avec quels types de stratégie le secteur peut-il devenir un acteur plus actif au niveau international ? 

Il est vrai que la Turquie s’est réveillée très tard même si elle constitue l’une des zones historiques les plus anciennes de la viniculture. Si les autorités gouvernementales soutiennent ce secteur, la Turquie peut avoir sa carte à jouer au sein du marché international. La richesse et la diversité génétique au niveau des cépages sont de vrais atouts, sans oublier que la Turquie a d’excellents micro-terroirs encore vierges et non découverts. Je pense que les vins de qualité produits avec des cépages turcs indigènes éveilleront la curiosité des consommateurs internationaux dans les 20 prochaines années. Nous savons que les gens veulent découvrir de nouvelles choses et expérimenter des vins produits avec des cépages différents.

En dehors de votre gamme de vin, produisez-vous dautres produits agricoles ? 

Oui, nous produisons aussi des coproduits viticoles, à savoir de la poudre de pépins de raisin, de l’huile de pépins de raisin et des pâtes produites à partir de la farine de pépins de raisin. Nous produisons aussi de la lavande et des huiles végétales. Nous les combinons avec notre huile de pépins de raisin pour créer de futurs produits cosmétiques. Nous attendons les autorisations. 

Finalement, depuis déjà trois générations, nous cultivons et produisons la fameuse « orange de Finike » (indication géographique protégée), mais nos orangers se trouvent bien sûr au niveau de la mer. 

Göknur Gündoğan

PhD management culturel

Ambassadrice culturelle de lUniversité du Vin (Vallée du Rhône)

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