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Dossier : faut-il être « courageux » pour faire un bon journaliste ?

Le 29 juin dernier, trois journalistes d’investigation ont été récompensés pour leur courage. Le premier prix a été remis au reporter Fatih Yağmur pour son article sur les armes délivrées aux groupes radicaux syriens. Le deuxième est revenu à Nurettin Kurt pour son enquête sur la luxueuse Mercedes d’un dirigeant politique. Enfin, Tahir Alperen s’est vu primé pour son reportage sur les crimes commis à Bingöl. Une récompense méritée mais qui suscite une interrogation… Faut-il désormais être courageux pour être un bon journaliste ?

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Le journaliste Mehmet Baransu (Taraf).

Soutenue par l’Union européenne en partenariat avec le Réseau d’Europe du Sud-Est pour la professionnalisation des médias (South East European Network for Professionalization of Media -SEENPM) et organisée par P24, une plate-forme pour le journalisme indépendant, cette première cérémonie à l’honneur du journalisme d’investigation s’est tenue lundi dernier pour récompenser les articles traitant de corruptions, crimes organisés ou encore négligence professionnelle. Ces récompenses visent à féliciter le travail de ces journalistes pour leur contribution à la transparence politique et médiatique.

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Présidé par Yasemin Inceoğlu, professeur à l’Université Galatasaray, le jury était composé des professeurs Arzu Kihtir, Tuğrul Eryılmaz, Hasan Cemal et Cengiz Çandar. Les cinq membres du jury ont donc décidé de récompenser en premier lieu Fatih Yağmur pour son reportage du 3 janvier 2014 sur la livraison clandestine d’armes à des groupes radicaux en Syrie, une annonce qui a fait polémique sur la scène politique et médiatique ces dernières semaines. « Nous ressentons toujours les répercussions de cette histoire impliquant le transport d’armes dans des camions appartenant à l’Agence nationale de renseignement (MIT) vers la Syrie », a déclaré le jury pour expliquer son choix.

Seconde grande affaire dans les médias, le reportage de Nurettin Kurt, daté du 13 décembre 2014, sur la voiture à un million de liras – une luxueuse Mercedes – que le gouvernement a attribué au président de la direction des Affaires religieuses Mehmet Görmez. La controverse suscitée par l’article a contribué à la restitution de la voiture par son propriétaire.

Enfin le troisième titre est revenu au journaliste Tahir Alperen pour son article du 4 novembre 2014, publié sur le site d’information T24. L’affaire ? Deux policiers tués dans une attaque visant le chef de police de la province de Bingöl, Atalay Urker, le 9 octobre 2014. Quatre militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), retrouvés morts dans une voiture, sont accusés du crime. Or Tahir Alperen a démontré dans son enquête qu’il n’y avait pas de lien entre les deux incidents puisque les quatre victimes ne portaient aucune arme impliquant le meurtre des deux policiers. Cet article qui a pu changer le cours de l’enquête méritait donc sa place dans le classement selon le jury.

Des récompenses méritées dans un pays où la liberté de la presse est de plus en plus affectée par une interprétation souvent trop large du concept de « protection de la sécurité nationale », aux dépens du droit à l’information. Dans le dernier Classement mondial de la liberté de la presse (édition 2014) de l’ONG Reporters sans frontières, la Turquie pointait à la 154ème place sur un total de 180 pays, un placement qui stagne depuis quelques années. Cette censure qui expose les journalistes à de possibles sanctions donne sens aux récompenses offertes. Un sens d’autant plus cruel que ce mardi 30 juin, le journaliste Mehmet Baransu a été condamné à dix mois de prison pour avoir insulté le président, Recep Tayyip Erdoğan, sur son compte Twitter.


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Fatih Yağmur (gauche) et Yasemin Inceoğlu (droite).

Entretien avec la présidente du jury

Yasemin Inceoğlu, professeur à l’Université de Galatasaray, membre du comité de rédaction d’Aujourd’hui la Turquie, et présidente du jury de cette cérémonie, a répondu à nos questions sur les récompenses de lundi dernier mais aussi sur la situation actuelle de la profession.

Actuellement, que pensez-vous de la situation des journalistes en Turquie ?

Les deux tiers des médias sont désormais intégrés ou soumis institutionnellement à la décision du Parti de la justice et du développement (AKP, actuellement au pouvoir). Le nombre de journalistes turcs emprisonné a chuté à sept mais certaines organisations estiment que le chiffre est plus élevé. Cependant, tout le monde s’accorde à dire que ceux emprisonnés sont principalement des journalistes et éditeurs kurdes ou de gauche. Presque tous purgent des peines de prison à la place de détention provisoire et sur la base contestable de loi « anti-terreur » propre à la Turquie. Ceux qui ne subissent pas ses sanctions sont sous pression et victimes de censure, que ce soit volontaire ou involontaire. Les propriétaires des médias sont sévèrement dépendants des besoins du gouvernement. On devrait interdire à ces sociétés de participer à des appels d’offre. La propriété croisée des médias devrait être limitée dans le but d’établir une diversité et une compétition plus juste. Par tous ces changements, la situation des journalistes pourrait s’améliorer.

La cérémonie de lundi dernier était organisée par P24, une plate-forme de journalisme indépendant. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette association ? 

La plate-forme de journalisme indépendant (P24) est une initiative opportune cherchant à soutenir et promouvoir l’indépendance de la presse turque, à une époque où la profession journalistique est soumise à une pression commerciale et politique. C’est une organisation de la société civile, à but non lucratif, dont ses fondateurs sont pour la plupart des membres expérimentés de la presse turque. La plate-forme a commencé avec une vaste mission de reconstruction des capacités des médias turcs, de création d’un intérêt du public pour l’indépendance des médias, ainsi que d’une redéfinition et d’une promotion des meilleurs pratiques journalistiques, plus spécialement en encourageant une transition vers le journalisme web. P24 a pour but de promouvoir une presse libre et indépendante dans une société qui a perdu toute confiance dans les médias déjà établis.

Les trois journalistes récompensés ont abordé des facettes diverses et polémiques de la société turque. Politique, tout d’abord, avec l’article de Fatih Yağmur sur les armes délivrées en Syrie. Économique pour le journaliste Nurettin Kurt, avec son article sur la luxueuse Mercedes d’un homme influant. Puis judiciaire dans l’affaire des morts de Bingöl. Peut-on tout dire en Turquie ? Quels sujets sont encore tabous pour le gouvernement  ?

Il y a dix ans, les sujets tabous étaient à propos des Kurdes, de l’Arménie, de Chypre et de l’armée turque. Désormais, ce sont plutôt la corruption, les élites politiques – principalement les membres du parti au pouvoir et de leur famille – et la religion. Et c’est notamment la religion dont on devrait pouvoir discuter de manière apaisée et philosophique dans un pays démocratique et un environnement académique. Mais, malheureusement, nous ne le pouvons pas.

Que risquent ces journalistes pour leurs articles ?

Il y a de nombreux risques. Premièrement, ils peuvent perdre leur travail, être mis en prison, ou alors être tués ou blessés. Être un journaliste n’est pas facile en Turquie, on peut le payer de sa propre vie.

Quelle signification ces prix représentent pour vous ? Est-ce un espoir pour une ouverture de la liberté de la presse ? Pensez-vous que cela va encourager les jeunes journalistes à se lancer dans des enquêtes dites plus « polémiques » ? 

Ce projet signifie beaucoup pour moi. C’est un projet qui non seulement récompense le journalisme d’investigation mais qui fait aussi la promotion de la liberté de la presse. Premièrement, ce projet organise et encourage le journalisme d’investigation financé de manière indépendante. Il propose une voie à suivre pour les jeunes professionnels. Il fournit une assistance concrète aux nouveaux sites web et promeut l’intégrité des médias auprès du public. Tous ces jeunes journalistes seront encouragés par ces récompenses. C’est un grand espoir pour une écologie des médias où existent de nombreuses pressions. C’est un sentiment merveilleux de savoir qu’on est estimé et qu’il existe toujours une chance de renverser une mauvaise situation.

Depuis plusieurs années, les réseaux sociaux se développent et permettent à chacun de devenir « journaliste » d’un événement (partage sur Twitter, Facebook, Instagram). Que pensez-vous de ces nouveaux outils d’’expression ? Se dirige-t-on vers une nouvelle sorte de journalisme ?

Le journalisme dit citoyen est d’une importance capitale puisque les médias officiels jouent aux « trois singes » (on ne voit rien, on n’entend rien et on ne dit rien). Donc les citoyens deviennent journalistes dans le but de comprendre ce qu’on leur cache. Mais pour moi, il ne s’agit pas de journalisme. Celui-ci doit être pratiqué à mi-temps ou temps pleins, dans des médias traditionnels ou alternatif, mais pas dans les réseaux sociaux. Ceux-ci sont incontrôlables, il y a de nombreuses désinformations, incompréhensions et de manipulations. Le bombardement d’informations est inévitable et le droit de savoir du public peut être facilement enfreint. Je pense que l’autocontrôle ne peut pas être exercé et maintenu au sein des réseaux sociaux et que, pour cette raison, ils apportent de nombreux risques.

Florie Cotenceau

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