Dossiers, Economie, Société

Dossier : les inégalités en Turquie

Selon les données du journal américain Forbes, Istanbul accueille 28 milliardaires résidents (en dollars) ce qui la place au 8e rang mondial après notamment New-York, Moscou, Hong-Kong et Londres. Pourtant, le revenu moyen disponible des ménages turcs ne s’élève qu’à 12900 euros par an soit 1075 euros par mois, ce qui place la Turquie à la 34ème position sur les 36 pays membres de l’OCDE devant le Mexique et le Brésil. Istanbul n’est pas une ville d’exception en Turquie. Au contraire, Istanbul la Magnifique est parfaitement représentative des inégalités présentes dans tout le pays : sur une population de 76 millions d’habitants, 86177 millionnaires Turcs détiennent plus de 50% des dépôts bancaires en Turquie. Comment expliquer une telle différence de revenus ? Classée dans les économies émergentes par la Banque mondiale, la Turquie a entamé une modernisation rapide et forcée sous l’impulsion de Mustafa Kemal qui l’a propulsée parmi les 20 premières puissances mondiales d’aujourd’hui. Malgré tout, cette modernisation économique n’a pas profité équitablement à toute la population.

opposition_inegalites

Inégalités économiques : arrêt sur image

Avant de détailler les inégalités de revenus et des chances en Turquie, il faut tout d’abord rendre justice à son évolution des plus encourageantes depuis le début des années 2000, bien que la crise économique de 2007 ait freiné voire inversé quelques-unes de ces tendances. Le coefficient de Gini est en effet passé de 0.49 dans le milieu des années 1990 à 0.41 en 2011 tandis que l’indice de pauvreté directe est descendu de 29% en 2006 à 21% en 2010.

Coefficient de Gini : le coefficient de Gini mesure les inégalités de revenu dans un pays. Cet indice est compris entre 0 et 1. Plus il est proche de 0, plus les différences de revenu sont faibles. Inversement, un coefficient de Gini proche de 1 témoigne de fortes inégalités de revenu.

Indice de pauvreté : l’indice de pauvreté indique le pourcentage de la population qui peine à accéder aux biens de première nécessité comme l’alimentation, les vêtements ou encore l’électricité.

Différences d’accès à l’emploi

Cependant les inégalités de revenus ne sont pas les seuls indicateurs d’inégalités pertinents. L’accès à l’emploi stable et sur long terme est lui aussi primordial. Or en Turquie peu peuvent se targuer d’une stabilité de l’emploi comme le montre le graphique suivant de l’OCDE en 2011 :

graphique

Le quintile des 20% de la population la plus aisée a accès principalement à un statut d’employé à l’inverse du quintile des 20% des plus pauvres qui n’ont accès qu’à des emplois occasionnels.

Un marché du travail fragmenté

Le marché du travail en Turquie est donc largement fragmenté comme l’exposent Akarçay-Gürbüz et M. Ulus (Akarçay-Gürbüz, A. and M. Ulus, (2011) Labor Force Status and Income Disparity: Evidence from Turkey, Région et Développement, 34) : le marché du travail primaire formel propose des conditions de travail acceptables et un revenu en conséquence à l’inverse du marché du travail informel dont seraient issus 75% des travailleurs pauvres qui n’auraient pas accès à un emploi stable, protégé et correctement rémunéré. Ce marché du travail informel ne suscite pas naturellement l’adhésion des travailleurs. Pour autant, n’ayant pas accès au marché primaire, ceux-ci n’auraient d’autre solution que de se tourner vers le marché informel. Parmi les nombreux désavantages de ce marché informel, les travailleurs ne sont pas affiliés à la sécurité sociale ce qui creuse encore le fossé entre les travailleurs formels et les travailleurs informels. D’après une étude de Soto Iguarán (The turkish welfare regime under pressure : resilience or change ?, 2011), la protection sociale des travailleurs formels est une des protections les plus avantageuses des pays de l’OCDE. A l’inverse, pour les travailleurs informels, la couverture sociale est très limitée. Les travailleurs s’appuient alors sur leurs proches principalement pour les soutenir en cas de chômage, de maladie ou de vieillesse. C’est pourquoi il n’est pas rare de voir des enfants et des femmes travailler et mendier dans la rue en Turquie : aucune aide étatique n’est proposée et les plus pauvres ne doivent leur survie qu’à leurs propres activités.

Inégalités et système scolaire

working_children

Ce fossé qui sépare ces deux types de marché et creuse d’autant plus les inégalités d’accès au travail sont largement issues des lacunes éducatives du système scolaire et universitaire turc puisque, selon les données de l’OCDE dans un rapport de 2013, seulement 43% des 25-34 ans sont diplômés du deuxième cycle du secondaire ou équivalent (contre une moyenne de l’OCDE de 82%) et seulement 19% ont accès à l’université (contre une moyenne de l’OCDE de 39%). Or l’accès à l’université se fait sur concours favorisant les élèves ayant suivi des cours de soutien privé (4 étudiants sur 5 ayant été admis à l’université aurait suivi des cours de soutien) favorisant la reproduction des élites et interdisant l’université à une large partie des populations défavorisées. A ces disparités d’accès à l’éducation fondées sur le revenu, des disparités de genre et géographiques peuvent être évoquées. En effet les femmes ont beaucoup moins accès à l’éducation (20% des femmes sont analphabètes en Turquie malgré un taux global de 12%). De même les régions au sud et à l’est de l’Anatolie avec, en grande partie, une population kurde se distinguent par leur faible niveau d’éducation.

Couverture sociale en Turquie : le chômage et la santé

L’assurance chômage turque : mise en place le 1er juin 2000, seuls les travailleurs ayant perdu leur emploi de façon involontaire peuvent y prétendre. Ils doivent également avoir cotisé au minimum 600 jours et avoir travaillé durant les 120 jours qui précèdent l’arrêt du contrat. Suivant la durée de la cotisation, elle sera versée entre 180 et 300 jours et est égale à 40% du salaire moyen perçu durant les quatre derniers mois.

La carte verte : la carte verte créée en 1992 permet aux citoyens ne possédant pas de couverture sociale (c’est-à-dire environ 10 millions d’actifs sur 22 millions en 2008) d’être en mesure de consulter un médecin référent gratuitement en cas de besoin et de couvrir les frais éventuels d’hospitalisation. Les bénéficiaires de la carte verte doivent bénéficier d’un revenu inférieur à un seuil donné, jugé proche de la pauvreté. Le programme Carte Verte a été élargi depuis la réforme de la santé en 2003.

Malgré de nets progrès pour combler les inégalités, en particulier dans le domaine de l’accès aux soins et à une couverture sociale, la segmentation du marché du travail, qui ne donne pas à tous un emploi formel et reconnu, interdit à toute une partie de la population, généralement celle qui en a le plus besoin, de bénéficier de ces aides publiques. En découle un contraste saisissant entre une population prospère et à la pointe de la technologie côtoyant des populations pauvres que l’on croirait sorties d’un vieux roman social. Mais par-dessus tout ce sont les inégalités d’accès à l’éducation qui posent problème en Turquie, creusant encore davantage le fossé qui sépare les populations favorisées des populations défavorisées et encourageant le travail des enfants. Aujourd’hui deux Turquie se côtoient. Il s’agit dès à présent de supprimer le travail informel en libéralisant le marché du travail, de donner à tous la possibilité d’accéder à une éducation de qualité, quel que soit le milieu social d’origine et afin que plus de la moitié de la population ait la chance de terminer l’école secondaire, en abrogeant les sélections pour accéder à l’enseignement en place dès l’enfance.

Anne-Laure Gatin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *