Politique, Société

Double attentat aux sièges du HDP : le même poseur de bombe, les motivations toujours inconnues

Deux jours après le double attentat à la bombe qui a frappé les sièges du HDP (Le Parti démocratique des peuples) à Mersin et Adana, les progrès de l’enquête ont permis d’établir un premier suspect. C’est désormais la question des motivations qui se pose.

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Même homme, même méthode

L’enquête progresse à grand pas si l’on en croit les gouverneurs de Mersin, Özdemir Çakacak, et d’Adana, Mustafa Büyük, qui a même déclaré qu’ « une partie de l’affaire avait déjà été résolue ». En se basant sur les déclarations de témoins oculaires et les enregistrements des caméras de sécurité, les enquêteurs ont rapidement conclu que les deux bombes avaient été « livrées » par le même individu. Selon ces mêmes témoins, il s’agirait d’un trentenaire au teint clair et aux cheveux noirs qui mesurerait entre 1m70 et 1m75 et porterait un t-shirt clair à manches courtes.

Les deux bombes, dissimulées dans des pots de fleurs ont toutes les deux été livrées dimanche dernier, un jour avant les détonations. Au siège du district de Seyhan, à Adana, l’individu aurait présenté la livraison comme un cadeau fait au président local du HDP de la part des commerçants du marché aux épices. Comme expliqué précédemment, le scénario catastrophe a pu être évité à Mersin car le pot de fleur avait entretemps été placé sur le balcon du bâtiment. Une initiative salvatrice que l’on doit à des responsables du parti qui soupçonnaient ce « cadeau » de contenir un système d’écoute. Les trois blessés du siège d’Adana n’ont pas eu la même chance, la bombe étant restée à l’intérieur. Pour le président de la branche HDP de Mersin, Selman Günbat, l’explosif était une bombe à fragmentation dotée d’un système à retardement.

« Il a été établi que la ou les même personne(s) étaient derrière les accidents d’Adana et de Mersin. Il est important de trouver non seulement le poseur de bombes personne mais aussi ses contacts », a résumé l’avocat et candidat HDP Vedat Özkan au quotidien Hürriyet. En effet, si l’on a déjà identifié le principal suspect, ses motivations restent pour le moment floues. Or, le HDP ayant beaucoup d’ennemis, ce n’est pas les théories qui manquent.

Piste 1 : les milieux nationalistes

C’est à premier abord ce qui semblerait le plus logique. L’identité fortement pro-kurde du HDP ou, « pire encore », son engagement pour une plus grande autonomie des Kurdes, entre depuis longtemps en violent conflit avec les idéaux nationalistes et panturquistes des fameux « loups gris » (bozkurtlar), un mouvement radical gravitant autour du MHP (le Parti d’action nationaliste), troisième force politique du pays.

Cependant, à y réfléchir de plus près, le timing est particulièrement maladroit. En cette période de campagne pré-électorale où toute l’opposition semble se serrer les coudes dans une forme d’union sacrée, les nationalistes n’auraient absolument rien à gagner de telles attaques. D’autant plus lorsque l’on sait qu’une partie non négligeable d’entre eux souhaite, à l’instar du reste de l’opposition, que le HDP franchisse le barrage électoral des 10%. En effet, dans ce cas de figure, l’entrée au Parlement de ce quatrième parti scellerait définitivement les espoirs de l’AKP d’obtenir le nombre de sièges requis afin d’amorcer, « en solitaire« , un changement de Constitution et, par là, l’avènement d’un régime présidentiel affranchi de mesures et contrepoids.

Une piste qui semble d’autant moins crédible qu’elle a été écartée par Selahattin Demirtaş lui-même. « Le MHP n’a pas de liens avec les attaques menées à notre encontre. Leur président [Devlet Bahçeli] s’est exprimé à ce sujet. Certains « idéalistes«  [ülkücü, un autre terme qui renvoie en Turquie aux groupes ultra-nationalistes] m’ont téléphoné personnellement pour m’assurer qu’ils n’y étaient pour rien. Je les crois. », a assuré le co-président du HDP au quotidien Hürriyet.

Piste 2 : le Gouvernement

En plus d’innocenter les nationalistes, Selahattin Demirtaş n’y est pas allé par quatre chemins et a dans la foulée désigné ceux qu’il estime être les véritables responsables : « Il existe des entités paramilitaires qui sont recrutées avec de l’argent et qui ont des connexions avec l’AKP. Nous essayons de normaliser la politique mais le Gouvernement en est très mécontent. Est-ce normal ? »

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Selahattin Demirtaş à Mersin.

Une position qu’il a maintenue lors de son meeting de Mersin, tenu peu après. « Ceux qui essaient de nous faire tuer en nous traitant “d’infidèles” en public n’y parviendront pas. Ils veulent maintenir le HDP sous le seuil des 10%. Ils veulent aussi semer la haine entre les électeurs. Nous ne les laisserons pas faire. », a-t-il entre autre asséné.

Par ailleurs, celui qui est souvent considéré comme le visage et le moteur du HDP a expliqué avoir appelé les sections provinciales du parti à garder leur calme et à éviter les provocations.

Piste 3 : le régime de Damas

Pour le Gouvernement, justement, les instigateurs seraient plutôt à chercher de l’autre côté de la frontière. Une théorie actuellement retenue par les renseignements turcs, qui mènent actuellement l’enquête au côté des services anti-terroristes au sein d’unités spéciales, serait que des agents du régime de Damas aient cherché à semer le trouble avant les élections via des attaques coordonnées sur une cible volontairement choisie.

Par ailleurs, le « MIT » (Millî İstihbarat Teşkilat c’est-à dire l’organisation du renseignement national) aurait prévenu les forces de sécurité voilà plus d’un mois de l’envoi par le régime syrien d’agents en Turquie. Leur objectif serait d’y semer le chaos au travers d’attaques dans les grandes villes du sud telles que Mersin, Gaziantep, Antakya, Urfa et Adana.

Plus de 48 heures après le double attentat, de nombreuses questions cherchent donc encore leur réponse malgré les avancées de l’enquête. S’il faut se réjouir de l’absence de morts, encore reste-t-il à espérer que l’autre motivation derrière ces attaques (intimidation du HDP ? fragilisation de l’opposition ? déstabilisation du pays ?) ne connaisse pas plus de réussite.

Alexandre De Grauwe-Joignon

1 Comment

  1. Les infos ici sur cette page sont bien intéressantes. J’ai vraiment bien aimé, un article qui est bien écrit et nous permet d’en savoir un peu plus sur le sujet. Bien vu ! Amandine Luong / MELTY.FR

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