International, Politique

Drogue et terrorisme, un duo qui semble inséparable

Dimanche 26 juin, un rapport du ministère de l’Intérieur turc a révélé que le trafic de drogue était la principale source de financement du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

pills-943764_960_720À l’occasion de la journée internationale contre l’abus de drogue et le trafic illicite, l’Association du Croissant Vert de la Turquie (Yesilay) a organisé dimanche à Istanbul un événement durant lequel le vice-Premier ministre turc, Numan Kurtulmus, a souligné un fait désormais avéré : les groupes terroristes utilisent dans le monde entier le trafic de drogue à des fins diverses. Il a par ailleurs qualifié le narcoterrorisme de « une migraine » pour la société internationale.

Ces propos font suite à la publication d’un rapport du ministère de l’Intérieur turc rapportant des chiffres impressionnants, dressant un bilan de plus de 350 opérations contre le narcoterrorisme tenues à travers le pays entre 1984 et 2015.

En 31 ans, ce n’est pas moins de 1 283 suspects qui ont été arrêtés en Turquie. De plus, six usines de production de drogues auraient été fermées. Le tout lors de 350 opérations contre le narcoterrorisme qui se sont déroulées dans le pays.

Durant ces opérations, le rapport stipule qu’il a été saisi entre autres : 41 249 kg de haschisch, 5 543 kg d’héroïne, 710 kg de cocaïne, pas moins de 21 kg d’opium et près de 18 millions de plants de cannabis.

Or, ces prises seraient intimement liées au financement des activités du groupe terroriste avec qui Ankara a repris le conflit depuis l’été dernier : le PKK.

La présence de la drogue est avérée dans une trentaine de conflits à travers le monde, dont certains ont commencé lors de la Guerre froide.

Alors qu’il est aujourd’hui prouvé que les drogues sont grandement impliquées dans les conflits, il semble intéressant de se pencher sur son utilité pour les groupes insurgés et particulièrement pour le PKK.

La drogue, une ressource devenue indispensable

Le PKK a par le passé été soutenu par la Syrie, mais aussi par l’Iran et par l’Irak de façon plus sporadique. Ces pays leur ont offert tantôt un sanctuaire, tantôt de l’argent et tantôt des armes.

En revanche, le régime de Bachar al-Assad a pris ses distances avec ce groupe insurgé préférant avoir Recep Tayyip Erdoğan, à cette époque Premier ministre, comme allié plutôt que comme ennemi jusqu’au début de la révolution syrienne, moment où les relations entre les deux États se sont dégradées encore plus vite qu’elles ne s’étaient améliorées. Depuis, Bachar al-Assad est bien trop occupé avec ce qui reste de son propre pays pour pouvoir se permettre de soutenir le PKK.

Bagdad est elle aussi trop occupée par la situation sécuritaire de son pays pour offrir une aide sérieuse au PKK.

Si l’Iran fournit peut-être un support à cette organisation terroriste qui sévit en Turquie, la nature et l’ampleur de ce soutien ne sont pas certaines. Quoi qu’il en soit, le soutien à cette organisation ne sert pas les priorités de Téhéran dans sa lutte d’influence face à Riyad afin de voir un axe chiite se matérialiser de façon durable.

En revanche, en début de semaine, un rapport des services secrets turcs avait fait état de diverses rencontres entre des représentants du PKK et les autorités égyptiennes, rencontres durant lesquelles Le Caire aurait promis son soutien en terme financier, mais aussi matériel au PKK.

Lire aussi : http://aujourdhuilaturquie.com/fr/le-caire-irrite-ankara/ 

Il n’en reste pas moins que, depuis la fin de la Guerre froide, le financement étatique ne suffit plus à financer une insurrection.

Michael L. Ross, spécialiste du rôle des drogues dans les conflits intraétatiques, explique que l’aide financière que pouvaient fournir les deux grandes puissances (États-Unis et URSS) aux groupes insurgés, terroristes, ou bien aux États, selon leur affiliation idéologique, a disparu ; laissant les groupes rebelles se tourner vers d’autres sources de financement.

Ainsi, des groupes comme le PKK n’hésitent plus à se lancer dans toutes les phases du trafic de drogue.

L’implication du PKK dans le trafic de drogue

Selon les recherches sur le rôle de la drogue dans les conflits, il existe plusieurs degrés d’implication dans le commerce de la drogue pour les groupes insurgés et terroristes.

Ces derniers peuvent simplement taxer le commerce de la drogue et les produits illicites qui transitent sur leur territoire, mais ils peuvent aussi vendre des psychotropes d’une plus grande valeur notamment quand les groupes armés créent leurs laboratoires de transformation. En outre, la drogue peut être utilisée comme monnaie d’échange pour obtenir des armes ou des services permettant d’atteindre leurs objectifs. Mais, le niveau ultime d’implication semble être celui où le groupe armé s’occupe lui même du transport et de la commercialisation du produit jusqu’au marché de consommation.

Selon le rapport du Ministère de l’Intérieur turc, le PKK serait impliqué aussi bien dans la production, que dans la livraison, la distribution et la vente de narcoleptiques.

Selon toute vraisemblance, ,e PKK produirait de l’héroïne dans des laboratoires établis dans ses camps situés dans le Kurdistan irakien et écoulerait ses produits en Europe, mais aussi dans les zones rurales de la province Diyarbakir, dans le sud-est de la Turquie.

La drogue, véritable manne financière

Selon Michael L. Ross, la production et la commercialisation de drogues sont apparues comme une solution idéale à la diminution du soutien externe notamment du fait de la rente produite, mais aussi de la localisation spécifique des cultures qui facilite le prélèvement d’argent par les groupes armés non gouvernementaux se trouvant dans les zones de production.

Hecker et Haer, qui travaillent eux aussi sur le rôle des narcotiques dans le financement des insurrections et du terrorisme, expliquent que le caractère « pillable » et renouvelable des narcotiques, leur grande valeur monétaire, leur illégalité, mais aussi la facilité de production, de stockage et de transport rendent cette ressource extrêmement profitable

Par ailleurs, la mondialisation a permis d’exploiter et d’étendre la criminalité transnationale, facilitant ainsi le travail aux groupes insurgés pour revendre leurs produits et pour collecter des profits importants.

Alain Labrousse, dans plusieurs de ses travaux, estime que, du producteur au consommateur, le prix de la drogue est multiplié en moyenne par 2 500.

En outre, selon le rapport des autorités turques, le revenu annuel de la production et de la vente de cannabis à elle seule s’élèverait pour le PKK autour de 500 millions de lires turques – soit : 170 millions de $ – et que le trafic de drogue générerait 1,5 milliard de $.

L’argent de la drogue : utilisations multiples

Les bénéfices tirés du trafic de drogue permettent à des groupes insurgés qui se trouvent dans des pays producteurs ou de transit de s’armer et d’enrôler des hommes en leur faisant miroiter les revenus qu’ils pourraient obtenir en s’engageant dans leur mouvement.

De plus, les profits des psychotropes permettent de mettre en place plus facilement des infrastructures, des bases de commandement et favorisent les alliances avec d’autres groupes insurgés.

De même, cette source de financement peut être utilisée pour acheter le soutien de la population locale ou des biens non militaires.

En outre, la capacité financière des groupes armés va influencer leurs stratégies militaires ainsi que la durée, l’intensité et le déroulement du conflit.

Par ailleurs, les coûts de maintien de combats, soit : continuer à payer les soldats, remplacer ces derniers aussi bien que les des fournitures, doivent être pris en compte et peuvent être financés par le trafic de drogue.

En définitive, cela permet d’augmenter la puissance et l’efficacité de ces groupes armés tout en mettant davantage en danger l’État en place.

Entre activités criminelles et terroristes, une frontière de plus en plus poreuse

Depuis les années 90, on constate une évolution quant à la forme des conflits et une frontière de plus en plus poreuse entre la criminalité, le terrorisme et l’insurrection dans la mesure où le crime organisé est utilisé par les groupes terroristes et insurrectionnels pour financer et sécuriser leurs activités.

Selon Tamara Makarenko, il s’est ainsi développé un continuum crime-terreur dans la mesure où les groupes armés non gouvernementaux se sont souvent associés à différents niveaux avec des criminels tandis que ces derniers,  liés au trafic de drogue, peuvent aussi utiliser des techniques terroristes. Ce constat est d’ailleurs confirmé le rapport des autorités turques.

La drogue et la résolution des conflits

Plusieurs auteurs spécialisés dans ce domaine, tels Addison, le Billon et Murshed ou encore S. J. Stedman, M. Ross et J. D. Fearon, ont constaté que la présence de cultures de substances psychoactives a tendance à favoriser un conflit plus long.

En revanche, si l’on constate que les conflits durent plus longtemps lorsque la drogue est impliquée, le mécanisme n’est pas toujours bien compris.

À ceci s’ajoute le fait que la consommation par les groupes insurgés de psychotropes, fait avéré pour de nombreux groupes terroristes, serait encouragée par leurs leaders afin de répondre à deux fonctions : la motivation et la récompense pour leurs actes violents.

Il est indispensable de prendre en compte ce facteur, son influence sur le conflit et sa relation avec les combattants dans la mesure où les psychotropes viennent changer la dynamique des affrontements et sont de plus en plus présents dans les zones de conflits.

D’ailleurs, à ce sujet, Kurtulmus a signalé que le combat contre l’abus de drogue exige une approche différente dans le domaine de l’éducation : « Les organisations terroristes sont les principaux responsables des substances des flux narcotiques internationaux actuels […] Nous devons nous battre avec une éducation appropriée. »

Camille Saulas.

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