Découverte, Société

Du Bosphore à la Spree, un demi-siècle d’histoire

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En 1961, un accord mis en place entre l’Allemagne et la Turquie a permis à une main d’oeuvre qualifiée de venir travailler en Allemagne. De nombreux immigrés turcs se sont alors installés dans les quartiers de Wedding, Neukölln, Schöneberg et Kreuzberg en raison du faible coût de l’immobilier. Que reste-t-il de ces liens entre les deux pays en 2015 ? Quelle est le nouveau visage de l’immigration germano-turque ?

pain-turcUn quartier turc de Berlin : Kreuzberg

Avant la chute du mur de Berlin, Kreuzberg est un quartier ouvrier et contestataire, délaissé par les Allemands. Désormais lieu alternatif, de plus en plus prisé par les artistes, les loyers de ce « petit Istanbul » sont en hausse ces dernières années. Ouvert le mardi et le vendredi, son marché turc qui s’étale le long d’un canal de la Spreele Landwehrkanal – mérite amplement son succès. Les fruits et légumes y sont très abordables, et l’on peut déguster de délicieuses spécialités turques, comme les gözleme ou les köfte dürüm, mais aussi des produits frais – fromage, olives, épices, jus de fruit. A la frontière entre les quartier de Kreuzberg et Neukölln, on parle le turc et l’allemand dans une ambiance familiale et détendue. La street food est reine à Berlin : le Wochenmarket de Kreuzberg, un marché couvert où l’on peut déguster une cuisine internationale de qualité, est bondé le week-end tandis que les rues sont remplies de restaurants de toutes nationalités. Selon Gilles Duhem, urbaniste et auteur de Paris-Berlin. Regards croisés (2000), la situation de Berlin n’est pas la même qu’à Paris, où les immigrés vivent souvent éloignés du centre. « En Allemagne, la notion de ghetto est plus floue car ségrégation sociale ne rime pas toujours avec ségrégation spatiale », écrit-il dans une interview à Turquie news en 2009. Effectivement, la capitale allemande, moins chère et plus verte que Paris, est aussi plus cosmopolite et moins excluante – du moins en façade.

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Des « liens forts » persistent entre les deux pays

Pour l’Ambassadeur de la Turquie en Allemagne, M. Hüseyin Avni Karslioğlu, « personne ne peut imaginer le nombre de partenariats qui existent entre nos deux pays, que ce soit au niveau culturel, linguistique ou éducatif ». Selon lui, les Turcs d’Allemagne sont bien intégrés, même s’il souligne qu’il faut « d’abord s’entendre sur ce que l’on appelle intégration ». Un Turc qui excelle dans la langue allemande et qui vit au rythme du pays ressemble parfois plus à un IMG_2257Allemand que celui dont la famille est installée ici depuis des siècles. Quand les Turcs ont commencé à venir travailler en Allemagne, ils étaient alors majoritairement ouvriers. Mais leur situation a évolué depuis : certains ont ouvert des restaurants, créé des entreprises. Leurs enfants ont pu faire des études, reprendre l’entreprise familiale, en ouvrir une à leur tour ou bien faire tout autre chose. « Et les Turcs restaurateurs ne sont pas forcément à la tête de kebabs, ils tiennent parfois des établissements proposant de la cuisine d’autres pays, comme des pizzerias. » Au niveau économique, les échanges germano-turcs sont également au rendez-vous : « Les investisseurs allemands en Turquie sont plus nombreux que l’inverse mais les partenariats demeurent très forts.» En 2007, le chercheur Ayhan Kaya soulignait que « plus de 60 00 entreprises turques en Allemagne emploient environ 420 000 travailleurs » : un « secteur d’activités dynamique et flexible qui profite à tout le pays. » (German-Turkish Transnational Space : A Separate Space Of Their Own).

L’émergence d’un espace transnational

L’immigration contemporaine n’est plus synonyme de rupture comme c’était le cas dans les années 60. La notion de « transmigrants », développée par Nina Schiller, Linda Bash et Christina Blanc-Szanton explique les nouvelles modalités de cette immixtion : « Aujourd’hui un nouveau type d’immigration émerge, composé de ceux dont les réseaux, les activités et les modes de vie englobent à la fois leur pays d’accueil et leur pays d’origine. Nous appelons ce nouveau concept ‘transnationalisme’ et nous décrivons ce nouveaux types de migrants ‘transmigrants’ ». Une définition qui implique non pas un choix entre un pays ou un autre, mais une identité faite de multiples richesses linguistiques et culturelles, d’allers-retours entre l’Allemagne et la Turquie. Les médias turcs, très présents en Allemagne, en sont un exemple : selon Ayhan Akan, « les médias Turcs ont atteint une hégémonie culturelle remarquable à travers la diaspora turque. » Selon lui, ces médias transmettent certaines valeurs et traditions de la Turquie, puisqu’ils sont produits par ceux qui ne connaissent pas la vie des Allemands issus de l’immigration turque. A l’inverse, les nouveaux médias – Aypa TV, TD1 ou Radio Metropol in Berlin – à l’initiative des Turcs d’Allemagne, sont plus à même de comprendre les enjeux politiques et économiques de cet espace « transnational ».

Adèle Binaisse

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