Culture, Société

Du papier et des plumes

Il y a un an, un 28 février, le géant de la littérature de la langue turque, Yaşar Kemal quittait ce monde. Et le 3 mars dernier, nous avons appris la mort d’Ahmet Oktay. Tomris Uyar aurait fêté ses soixante-quinze ans si un cancer ne l’avait pas tué en 2003. 

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Chaque page, chaque une de journaux venant de Turquie nous rappelle sans cesse la disparition d’un nom qui résonne en nous. Alors que les anthologies littéraires se transforment en des recueils de deuils, deux mouvements opposés se poursuivent simultanément.

Des grands noms, hommes et femmes, qui ont minutieusement œuvré pour la langue dans laquelle ils sont nés et ont vécu, disparaissent. De loin, on ne fait que témoigner de l’ l’affaiblissement du monde littéraire.

Au même moment, avec cette sécheresse et au milieu de ce désert, jaillit une énergie jamais vue dans les milieux d’édition et de publication. De nombreux journaux, de nombreuses revues littéraires ou artistiques au sein de nouvelles maisons d’éditions indépendantes et de haute qualité voient le jour. Malgré son stamboulo-centrisme, un dynamisme réanime la création.

Pourtant, dans l’ombre de ces deux mouvements profondément paradoxaux se cache un autre point essentiel. Et cela dépasse cette marche simultanée et contradictoire de la disparition des grandes plumes avec le jeune dynamisme de la création.

L’espace intellectuel commun en Turquie, ses lieux de rencontres, de rendez-vous, ses coins habituels disparaissent. « Ikbal Kahvehanesi » qui réunissait les gens d’un quartier populaire avec des hommes de lettres comme Orhan Kemal n’existe désormais que dans notre mémoire. Une table bien précise pour ces quelques clients du monde éditorial, « Rejans » n’est plus à son adresse habituelle depuis des années. Et avec la disparition du lien simple et direct entre le créateur et son public, les gens dans leur vie quotidienne se déchirent.

Tout comme cet espace physique, une autre « communauté » a du mal à survivre. Malgré la présence de noms de référence, et de grande notoriété comme Semih Gümüş, Őmer Türkeş, Metin Celal ou Feridun Andaç, le critique littéraire semble s’être retiré du débat public. En tout cas, il semble avoir perdu ses institutions, ses repères stables. Sous le poids de sa mission essentielle qui consiste à arbitrer, à instaurer un axe et un sens à la création littéraire, le critique n’a lui-même plus les moyens de se former, de se propager, d’évoluer, voire de se critiquer.

Démuni de l’espace rencontre et de formation, les intellectuels turcs trouvent tout de même le moyen de se retrouver. Hommes et femmes de lettres, journalistes, éditeurs, académiciens, se rencontrent. Une course entre les cérémonies de funérailles de leur maîtres ou de leurs disciples, et les salles d’attente des tribunaux se poursuit et anime de nos jours cet espace d’échange intellectuel.

Et cela de plus en plus fréquemment. En nous rappelant qu’il n’y a aucune vie possible en dehors de ce qui appartient à la culture.

Ali Türek

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