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Ebola : l’Hydre africain progresse

Depuis mars 2014 s’est engagé la plus grave épidémie d’Ebola jamais recensée depuis son apparition en 1976. Le nombre de victimes ne cesse de croitre en Guinée, au Libéria et en Sierra Léone, les trois pays les plus touchés par le virus. La situation est désormais “hors de contrôle” pour ces trois Etats, et la peur d’une propagation internationale grandit à mesure que les chiffres gonflent. Décryptage de cette situation alarmante.

Tôt dans la matinée de ce jeudi 7 août, Miguel Pajares Martin, prêtre espagnol atteint du virus Ebola, a atterri à Madrid comme l’a annoncé le ministère de la défense espagnol. Avec lui, et une autre missionnaire espagnole suspectée d’être atteinte du virus, Ebola fait sa première entrée en Europe, quelques jours après le rapatriement des deux américains contaminés. Les mesures de sécurité mise en place pour l’accueil des deux malades sont considérables, de l’avion médical affrété pour le rapatriement jusqu’à l’étage évacué dans l’un des meilleurs hôpitaux madrilènes, le gouvernement espagnol met tout en œuvre pour contenir le virus et empêcher sa propagation. Même chose pour Ebolales autorités sanitaires américaines qui ont portés mercredi dernier leur alerte sanitaire au niveau 1, à savoir le plus élevé comme le soulignait Tom Skinner, porte-parole des Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC). La situation est extrême, au point que l’état d’urgence a été décrété par la présidente du Libéria, Ellen Johnson Sirleaf, pour une durée de 90 jours dans la nuit du mercredi 6 au jeudi 7 août. Selon le dernier bilan de l’Organisation mondiale de la santé, 932 morts ont été dénombrés sur 1 711 cas d’Ebola dont 363 en Guinée, 282 au Liberia et 286 en Sierra Leone. Plus récemment, le Nigeria a également confirmé sept cas, et une deuxième personne est morte du virus, a annoncé mercredi le gouvernement.

Un virus indomptable

Ebola est une épidémie de fièvre hémorragique qui tire son nom d’une rivière du nord de la République démocratique du Congo où il a été repéré pour la première fois en 1976. Il en existe cinq espèces dont quatre pouvant affecter l’humain. A l’origine cantonnée à l’Afrique centrale, les épidémies d’Ebola se sont ensuite propagées en Afrique de l’Ouest. La cause première de la poussée épidémique reste encore floue même si les chercheurs ciblent principalement les chauves-souris frugivores. L’homme peut ensuite être atteint par simple contact avec divers animaux contaminés. Au sein d’une population humaine, le virus se transmet par contact direct avec du sang, des sécrétions ou des liquides biologiques (salive, sueur, sperme, vomissures, matières fécales). Le virus peut également se transmettre par contacts indirects, notamment par le biais d’objets, médicaux par exemple, rendant ainsi le travail du personnel de santé d’autant plus difficile. La contagion n’est possible qu’une fois que les symptômes se sont manifestés, à savoir une apparition brutale de fièvre (supérieure ou égale à 38,5°C) accompagnée de maux de tête, de douleurs musculaires et d’une irritation de la gorge, suivis de vomissements, de diarrhées, d’une éruption cutanée, d’une insuffisance rénale et hépatique et, dans certains cas, d’hémorragies internes et externes. Le taux de mortalité d’Ebola est de 60 à 90% sachant que ceux qui y survivent peuvent rester contagieux environ deux mois.

Il n’existe à ce jour aucun traitement ni vaccin spécifique contre la maladie. La meilleure avancée date de 2011, quand un groupe de chercheurs américains annonçait avoir mis au point un vaccin efficace à 80% chez la souris. Ce traitement, comme beaucoup d’autres, sont en cours d’évaluation selon l’OMS. Ceci dit, Nancy Writebol et Kent Brandy, les deux américains contaminés rapatriés, ont été traités avec un anticorps expérimental, le “ZMapp”. Leur état de santé jusque là jugé grave s’est amélioré depuis le début de ce traitement expérimental permettant d’atténuer les symptômes du virus dans l’heure qui suit l’injection, mais aucune preuve ne nous permet d’affirmer qu’il s’agit là d’un remède efficace. C’est ce qui a poussé Barack Obama à juger “prématuré” l’envoi de ce médicament expérimental en Afrique.

Ebola

Une épidémie sans précédent

L’épidémie qui fait rage en ce moment en Guinée, au Libéria et en Sierra Léone est d’un ordre tout autre comparativement à celles observées depuis 1976. Jamais l’Ebola n’avait fait autant de morts. L’origine de l’épidémie reste à déterminer, mais c’est à partir du 12 mars que les organisations internationales ont commencés à se mobiliser avec la demande d’aide de la Guinée à MSF, et l’envoi d’échantillons au laboratoire P4 Jean Mérieux de Lyon, qui analyse la souche du virus Ebola Zaïre. Le 21 mars, la Guinée déclare officiellement l’épidémie, suivie le 31 mars par le Libéria et le 15 mai par la Sierra Léone. L’épicentre de l’épidémie est une zone située à la frontière des trois pays concernés, entre les villes de Guéckédou (Guinée), Foya (Libéria) et Kailahun (Sierra Léone). Un cordon sanitaire y a été mis en place suite au sommet de Conakry, le 1er août dernier, au cours duquel l’OMS a débloqué 75 millions d’euros pour lutter contre Ebola. Cette décision faisait suite à l’évolution alarmante de l’épidémie au cours du mois de juillet, jugée désormais « hors de contrôle » depuis qu’elle a touché les trois capitales Conakry, Freetown et Monrovia. A partir de là les victimes n’ont cessé de se multiplier, et le Nigéria, malgré les mesures de sécurité aux frontières des trois pays, a annoncé son premier cas de décès dû au virus le 26 juillet.

Le principal problème pour les équipes médicales et les autorités des trois pays, c’est qu’il est très difficile de contenir la propagation du virus dans les zones reculées. D’une part, certaines pratiques religieuses ou culturelles sont particulièrement favorables à la contagion du virus, notamment les rites funéraires qui mettent en contact une grande partie des membres des communautés avec le corps contaminé des défunts. D’autre part, chez les populations locales, c’est la méfiance qui domine à l’arrivée des équipes médicales dans les villages. On pense que les « blancs » sont là pour tuer, et on ne leur confie les malades qu’au dernier moment. Ceux-ci meurent donc dans les hôpitaux gérés par les différentes organisations internationales qu’on tient donc pour responsables, et ainsi s’entretient un cercle vicieux particulièrement propice à la propagation du virus Ebola. Cela rend aussi particulièrement difficile l’identification des « contacts ». Quand une personne est contaminée, il faut retracer tout l’historique de ses contacts pour s’assurer de la non-propagation de la maladie. Or face au rejet de la population, impossible de retrouver aisément toutes les personnes possiblement touchées par le virus, surtout en Sierra Léone et au Libéria. « Hors de contrôle », la situation semble ne faire qu’empirer dans la région à l’image du Libéria qui décrète l’état d’urgence. La question se pose alors, comme ce fut le cas avec le Nigeria, de l’expansion du virus au-delà des frontières des trois pays.

Ebola

La peur d’une propagation internationale du virus

Le comité d’urgence des règles sanitaires internationales de l’OMS tient mercredi et jeudi  7 août à Genève une réunion sur l’épidémie de fièvre hémorragique Ebola pour décider si cette épidémie constitue une« urgence de santé publique de portée mondiale ». Craignant une propagation, nombreux sont les pays ayant renforcés leurs dispositifs de veille sanitaire et déconseillés l’accès à la région pour leurs ressortissants. La France appelle ses concitoyens à suspendre, “sauf raisons impératives”, tout voyage dans l’un des trois pays. Ceci dit, la possibilité d’une intrusion du virus Ebola sur le territoire français ou européen reste très improbable. Le risque de contamination par avion est assez faible, les aéroports d’Afrique de l’Ouest sont soumis à des tests de sécurité importants destinés à s’assurer que tous les voyageurs ne sont pas contaminés. Si un cas suspect se déclarait en vol, les dispositifs de sécurité mis en place ne permettraient pas au virus de se développer une fois l’avion sur le territoire français ou Européen. Le principal problème qui se pose à l’heure actuelle c’est le risque de propagation dans la région et dans les pays voisins de la zone touchée. On peut surveiller les aéroports, mais il est très difficile de garder un contrôle sur les frontières très poreuses qui séparent la Guinée, le Libéria et la Sierra Léone de leurs voisins africains.

Bien que le virus semble se cantonner à l’Afrique de l’Ouest à l’heure actuelle, difficile d’établir un jugement positif sur son évolution dans les semaines à venir. Même si l’Europe ou les Etats-Unis ne sont pas menacés directement, la situation dans les trois pays victimes du virus est alarmante, et il paraît nécessaire de multiplier les aides et les soutiens aux équipes déjà sur place, et débordées par un Ebola qui a tout de l’Hydre de Lerne, invincible et immortel, dévastant silencieusement toutes les pauvres âmes qui croisent son passage.

Benjamin Delille

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